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Article29 juillet 2022
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Pour l'été, une douzaine de livres choisis par des professionnels du social

Voici venu le temps des vacances et avec lui, celui de la lecture. Pour la quatrième saison consécutive, Le Media social a demandé à des acteurs du social et du médico-social de vous proposer un livre non professionnel. Voici donc les suggestions de Claire Hédon, Céline Poulet, Patrick Doutreligne, Pascal Brice...

Pascal Brice : « Le charme suranné des empires déchus » 

Pascal Brice préside la Fédération des acteurs de la solidarité (lire son portrait). Fédération des acteurs de la solidarité

Lemberg, cela ne vous dit pas grand-chose. Lvov un peu plus ? Lviv beaucoup plus, depuis que cette ville qui fut successivement austro-hongroise, polonaise puis ukrainienne, est devenue le refuge de millions de personnes fuyant les atrocités.

Dans un récit érudit qui se lit comme un roman, l’auteur, Philippe Sands, britannique et juriste international, nous convie au voyage à Lemberg, la ville le plus européenne d’Ukraine, au charme suranné des empires déchus, a travers les destins croisés de quatre personnages liés à cette ville avant et pendant la seconde guerre mondiale : lui-même ; Lauterpacht, inventeur du concept de crime contre l’humanité ; Lempkin, inventeur du crime de génocide ; et Hans Frank, féroce gouverneur nazi de la région pendant la guerre, et exécuté après le procès de Nuremberg.

Pour comprendre cette partie de l’Europe dont le destin nous engage à nouveau. Avant que Vladimir Poutine ne soit jugé pour crime de génocide ou crimes contre l'humanité ?

Philippe Sands, Retour à Lemberg, Albin Michel.

Fanélie Carrey-Conte : « L'absurdité et la folie de la guerre » 

Fanélie Carrey-Conte est secrétaire générale de la Cimade (lire son portrait). DR

Dans ce court, percutant et haletant roman, David Diop nous propose un condensé d'humanité : les destins brisés par l'absurdité et la folie de la guerre ; la terreur qui s'abat au cœur des tranchées ; le courage et l'amitié mis à l'épreuve des peurs sourdes, charriées par la mort qui rôde en permanence. Mais aussi les préjugés et les discriminations, qui ne s'effacent pas au front, bien au contraire...

Alfa Ndiaye est tirailleur sénégalais, et à travers son personnage, David Diop rend hommage à ces soldats engagés dans la guerre 14-18, qui ont dû, en plus des horreurs de la guerre, subir injustices et rejet, et dont la mémoire n'est toujours pas honorée à la hauteur de ce qu'elle mériterait. Ce livre, poignant et désespéré, y contribue, et mérite ainsi d'être largement partagé.

David Diop, Frêre d'âme, Seuil.

Patrick Doutreligne : « Rêver aux battements du temps »

Patrick Doutreligne est président de l'Uniopss (lire son interview). DR

Sur les épaules de Darwin vous emmène dans de longs périples avec de multiples anecdotes, la plupart issues d’études scientifiques que l’auteur a l’art de démocratiser, de rendre vivant et passionnant. Jean-Claude Ameisen sait nous emporter soit du côté de l’univers, soit sur terre avec la description de comportements d’animaux absolument incroyables, méconnus. Vous vous retrouvez transportés et proches de savants, de penseurs, de poètes au son de musiques venant du fond des âges.

Si vous aimez vous extraire du quotidien, rêver aux battements du temps, aux spectacles admirables ou retrouver l’aube des mondes disparus qui sont à l’origine du nôtre, n’hésitez pas à lire la série de chroniques intégrées dans ce livre. Une merveille de bienveillance, de tendresse, de compréhension du monde qui nous entoure et qui nous incite à l’aimer et le protéger.

Jean-Claude Ameisen, Sur les épaules de Darwin, Les liens qui libèrent.

Roland Dysli : « La justice ordinaire est souvent extraordinaire »

Roland Dysli est président de l'Association des Itep et de leurs réseaux (Aire) (lire son interview). Fondation Arc-en-ciel

« Attention, ce livre n’est pas un livre de souvenirs d’avocats. Ce livre vous collera à la peau comme la robe de Maître Mô collait à son dos trempé de sueur. Avant, pendant, après votre lecture. Comme lui, avant, pendant et après ces audiences qu’il raconte. Ou plutôt ces histoires qu’il raconte ».

C’est sur ces mots que débute le livre de Maître Mô. Jean-Yves Moyart, avocat pénaliste lillois s’est éteint en début d’année 2021. Il laisse derrière lui des histoires, beaucoup d’histoires qu’il partageait sur son blog « Maître Mô ». C’est à l’initiative de confrères avocats que ce livre voit le jour, un recueil de ses aventures professionnelles mais surtout aventures humaines. L’humanité que dépeint Maître Mô est le cœur de ce livre, l’humanité partout, chez tous, même ceux chez qui il serait plus simple de l’oublier.

Au fil des histoires, Maître Mô nous rappelle que « la justice ordinaire est souvent extraordinaire ».

Jean-Yves Moyart, Le livre de Maître Mô, éditions Les Arènes.

Jean-Luc Gleyze : « Le poète se fait meurtrier » 

Jean-Luc Gleyze est président du département de la Gironde (lire son interview). Département de la Gironde

Paris… Un Paris sale et dangereux, dont les becs de gaz éclairent les rues sombres. Un Paris où les ouvriers souffrent dans des emplois qui n’épargnent ni les corps, ni les âmes. Un Paris entre amours dans des logis d’inconfort, et femmes qui cherchent à fuir l’indignité de la prostitution. Paris,1870, quand le Second Empire s’étiole, quand la Commune et ses insurrections s’annoncent, quand l’Internationale ouvrière socialiste se bâtit autour d’une nouvelle conscience de classe.

C’est dans ce cloaque que le poète se fait meurtrier. Psalmodiant les subversifs Chants de Maldoror, un « assassin sans mobile » erre pour commettre ses crimes. Dans un maelström baroque, s’enchaînent le périple d’un assassin impitoyable et les chamboulements historiques et sociaux qui l’entourent.

Il y a du Zola chez Hervé Le Corre. Autant que le suspens haletant, c’est la peinture sociale, le combat ouvrier, l’humanisme en filigrane, qui font de ce livre un roman noir d’exception.

Hervé Le Corre, L'homme aux lèvres de saphir, Rivages.

Guillaume Gobet : « Du nazisme au management moderne » 

Guillaume Gobet est délégué syndical CGT chez Orpea (lire son interview). DR

L'historien Johann Chapoutot relate l'histoire d'un général SS après guerre, Reinhard Höhn, qui a été réhabilité malgré sa complicité évidente dans l'ensemble des crimes de guerre. Suite à la chute du IIIe Reich, celui-ci devient clandestin pendant cinq ans et réapparaît pour mieux asseoir sa grande carrière d'après-guerre.

Il va créer un institut de formation au management qui accueille quelque 600 000 cadres des entreprises allemandes. Pour lui, c'est l'entreprise et sa communauté de collaborateurs qui devient le seul lieu de liberté... Il y développe une méthode managériale prenant directement sa source dans le management mis en place sous Hitler.

Il prône la disparition de l'État, qui « entrave la logique et la dynamique de la nature », et la mise en place d'une communauté « de race ». Dans ce livre, on comprend comment le nazisme a été une des génitrices du management moderne. 

Johann Chapoutot, Libres d'obéir - Le management du nazisme à aujourd'hui, Gallimard.

Eve Guillaume : « La petite et la grande histoire » 

Eve Guillaume est directrice d'un Ehpad (lire sa chronique). DR

C’est l’œuvre de Régine Deforges qui m’a transmis très jeune la passion pour l’île en forme de crocodile : Cuba. Je m’y suis rendue en 2020, en voyage de fin d’études (EHESP) et j’ai emmené dans ma valise quelques livres d’auteurs cubains : Reinaldo Arenas, Eduardo Manet, Pedro Juan Gutiérrez, Wendy Guerra… et Leonardo Padura, auteur de L’homme qui aimait les chiens.

Habitué à publier des polars, l’auteur nous entraîne sur les traces de Lev Davidovitch dit Trotski et son assassin Ramon Mercader. Un troisième personnage vient s’intercaler, Ivan, un auteur cubain, qui recueille les confessions de Ramon Mercader à l’aube de sa vie, sur une plage cubaine où ce dernier vient promener ses lévriers barzoï. Trois personnages qui ont pour point commun d’avoir cru en l’utopie communiste, d’être victimes d’un mensonge et d’aimer les chiens…

De Moscou à Coyoacan en passant par la Sibérie et la Turquie, ce livre nous fait voyager et découvrir les événements de la petite et de la grande histoire (procès de Moscou, guerre d’Espagne, la casa Azul de Frida Kahlo…) qui amèneront à la rencontre ultime des deux hommes.

Leonardo Padura, L’homme qui aimait les chiens, Métailié.

Claire Hédon : « Apprendre le féminisme dès l'enfance » 

Claire Hédon est Défenseure des droits (lire notre dernier article). Joël Saget / AFP

À l’heure où certains droits des femmes sont remis en cause, je conseille de lire ou de relire cet essai Un manifeste pour une éducation féministe de Chimamanda Ngozi Adichie, écrivaine nigériane, partie à 19 ans aux États-Unis pour suivre des études universitaires, qui se partage aujourd’hui entre ses deux pays. Elle considère que le féminisme doit être appris dès l’enfance que l’on vive en Afrique ou dans les pays occidentaux. Ce qui me frappe justement, c’est le caractère universel de ce livre, d’ailleurs traduit dans près de vingt langues.

En tant que Défenseure des Droits, je constate que les assignations de genre contribuent aux inégalités subies spécifiquement par les femmes. Pour y remédier, l’auteur propose d’apprendre aux enfants à les remettre en cause et à poser des questions : quelles sont les choses que les femmes ne peuvent pas faire parce que ce sont des femmes ? Ces choses possèdent-elles un certain prestige dans notre société ? Si c’est le cas, pourquoi seuls les hommes peuvent-ils faire ce qui a du prestige ? Un bon moyen pour lutter contre les inégalités et les discriminations.

Chimamanda Ngozi Adichie, Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe, Gallimard.

Céline Poulet : « Notre dette envers les animaux » 

Céline Poulet est secrétaire générale du Comité interministériel du handicap (lire notre article). DR

De quoi pourrait parler un « Poulet » sinon de ses congénères ? Embarquez-vous au cœur d’une intrigue policière dans Âmes animales et laissez-vous bouleverser par les intelligences animales : culture, science, communication, amour, conscience de la mort, domaines réservés de l’homme ? Non ! Toutes ces intelligences animales racontées nous donnent [ou redonnent] le vertige.

Sommes-nous trop « bêtes » pour comprendre l’intelligence des animaux ?, interroge l'éthologue Frans de Waal. Les dernières découvertes scientifiques en éthologie questionnent profondément notre propre « humanité », réinterrogent la dette que nous avons envers eux, les animaux à qui nous devons notre survie. Et pour mieux le comprendre, ouvrez également cette magnifique BD ! Vous ne regarderez plus jamais de la même manière vos merguez cuisant sur le barbecue !

José Rodrigues dos Santos, Âmes animales, éd. Hervé Chopin.

Karine-Lou Matignon et Olivier Martin, L'incroyable histoire des animaux (BD), Les Arènes.

Sébastien Poulet-Goffard : « Lutter contre le ressentiment » 

Sébastien Poulet-Goffard anime la Compagnie générale des autres (lire notre article). DR

Il y a peu, un être cher a nonchalamment oublié sur ma table de nuit un essai de Cynthia Fleury. Dans Ci-gît l'amer, l'auteur établit une connexion puissante entre la philosophie politique et la psychanalyse à travers l'étude d’un sentiment largement répandu parmi les hommes. Le ressentiment, ce mécontentement sourd qui gangrène les existences individuelles et pourrait, si l'on n'y prenait garde, conduire à des choix collectifs funestes en matière de gouvernance nationale.  

« Est-ce pour me guérir de mon propre ressentiment que ce livre a atterri chez moi ? », ai-je fini par demander. « Pas du tout », m'a-t-on répondu. Les réponses que propose ce livre – investir la solidarité, le soin, la créativité – sont en phase avec l’éthique du travail social. Et puis le rythme régulier de l'écriture s'apparente à des vagues qui apaisent un peu les tourments de l'âme, vivifie et nourrit l’envie d’agir. C'est toujours bon à partager...

Cynthia Fleury, Ci-gît l'amer. Guérir du ressentiment, Gallimard.

Thibault de Saint-Blancard : « Une quête perpétuelle de vérité et de sens » 

Thibault de Saint-Blancard est un dirigeant de l'entreprise Alenvi (lire son interview). Nomadist Moon

Simone Weil est connue pour être une des plus grandes philosophes du XXe siècle. Elle a notamment écrit La condition ouvrière et L’enracinement. Sa biographie nous dévoile l’univers intérieur de cette personnalité singulière : son amie Simone Pétrement décrit avec beaucoup de justesse à quel point, par ses actions, elle incarne sa quête perpétuelle de vérité et de sens.

Simone Weil croit fermement au fait que le travail doit émanciper l’Homme, qu’il constitue « la valeur la plus haute, [...] par son rapport avec l’homme qui l’exécute [et non] par son rapport avec ce qu’il produit ». Alors elle se fait embaucher dans une usine Renault aux conditions très difficiles pour être confrontée à la « vraie vie ». Elle n’aura de cesse d’appeler à mieux considérer la valeur ajoutée de chaque ouvrier, appelant ainsi à la co-décision et la co-responsabilité au sein de l’usine. Cette situation fait véritablement écho à la déresponsabilisation que subissent bon nombre de professionnels du prendre soin et au pouvoir d’agir qu’il serait opportun de leur redonner.

Simone Pétrement, La vie de Simone Weil, Fayard.

Annabelle Vêques : « Sur les traces de ses ancêtres » 

Annabelle Vêques est directrice de la Fnadepa (lire l'interview du président de la Fnadepa). Bernard Gouedard

À l’heure de la pause estivale, s’envoler vers la Crète peut apparaître comme un joli voyage. Littérairement aussi. L’île des oubliés de Victoria Hislop raconte l’histoire d’Alexis, une jeune Anglaise, partie sur les traces de ses ancêtres en terre hellénique.

Au-delà des paysages qui se dessinent – teintés de bleus et blancs – des saveurs et odeurs qui nous parviennent à mesure que l’on parcoure les pages, telle une invitation au voyage, ce livre raconte l’histoire plus sombre de Spinalonga. Petite île au nord de la Crète, située face au village de Plaka, elle abritait une colonie de lépreux de 1903 à 1957. Alexis va y découvrir les secrets de sa famille qui y a longuement séjourné, et la dure réalité des lépreux au XXe siècle, condamnés à l’exil.

Véritable plaidoyer contre l’exclusion, ce livre aussi triste qu’ensoleillé est un bijou.

Victoria Hislop, L’île des oubliés, Livre de Poche.

D'autres idées de lecture...

Si vous avez envie de vous plonger dans des livres plus professionnels, vous pouvez vous reporter aux livres dont Le Media social a publié une critique. Par exemple :  Moi, jeune - autoportrait d'un âge des (im)possibles, La Vie chez soi  (chroniques de Dafna Mouchenik), La Dame blanche (BD), Les Aventuriers de l'âge perdu, l'enquête Cessons de maltraiter nos vieux, sans oublier le best-seller de Victor Castanet sur Orpea, Les Fossoyeurs.

Vous pouvez également vous reporter aux trois sélections de livres non professionnels publiées lors des étés 2019, 2020 et 2021, ce qui représente, avec la sélection de cette année, plus de 50 livres à découvrir.

Coordination : NoëlBOUTTIER
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