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Article15 mai 2020
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Coronavirus : les directeurs d'Ehpad, après la (première) bataille

Nous les avions interrogé mi-mars alors que se mettaient en place les mesures de confinement. Deux mois plus tard, on retrouve les directeurs d'Ehpad, fatigués, marqués par les morts, mais heureux de la mobilisation de leurs équipes. Paroles de Florence, Séverine, Jean-Baptiste et Eric.

Au téléphone, on comprend tout de suite que Florence (1) est au bout du rouleau. Cette directrice d'Ehpad en Ardèche s'octroie trois jours de RTT (et non un arrêt maladie). Après deux mois à travailler sans compter ses heures, y compris le week-end, Florence est à bout. Il faut dire qu'elle n'a pas ménagé ses efforts, pas simplement pour empêcher le virus de rentrer dans son établissement, mais aussi en direction des tutelles qui lui ont mis des bâtons dans les roues. La goutte d'eau pour elle a été une réflexion désagréable d'une famille reprochant aux personnels de ne pas avoir lavé les cheveux de sa mère... 

Discours hypocrite des ARS

Dans notre article « Comment les Ehpad pallient tous les manques », elle dénonçait fin mars la pénurie de masques : « Les hôpitaux et les Ehpad qui en dépendent ont été servis. Pas nous ! ». Et elle s'en prenait au discours hypocrite de l'ARS faisant croire qu'il y avait assez de matériel de protection. Malgré tout, son établissement de taille moyenne n'a pas connu de cas de Covid. Autour d'elle, tous les autres Ehpad ont rencontré le virus. 

La bataille des tests

Autre point positif, explique-t-elle, son Ehpad n'a pas connu de situation de glissement. La question des tests a été très tendue. Après que deux résidents ont été testés (négativement), elle a souhaité tester l'ensemble du personnel. « L'ARS m'a adressé une circulaire en soirée m'indiquant que c'était à eux de décider quels établissements étaient testés, le choix étant fait de prioriser les Ehpad ayant des cas de Covid. Je leur ai répondu que j'avais déjà calé les rendez-vous. Le laboratoire m'a expliqué qu'il recevait des pressions importantes de l'ARS pour ne pas procéder aux tests. Finalement, ils ont eu lieu. » 

Une cellule d'appui... sur la tête

Pour les bénévoles formés, cela n'a pas été simple. Une ancienne infirmière a été recrutée, pas en tant que bénévole, mais comme salariée à 20 %. Pour le second bénévole, il a fallu batailler. « Le département propose de m'en dénicher un. Finalement cela ne marche pas. L'ARS me parle du Sdis [service départemental des pompiers, NDLR]. De nombreux pompiers ont été mobilisés pour venir en aide à des Ehpad. Le Sdis m'appelle le 4 mai pour me préciser qu'il m'envoie un pompier. Il doit venir le mercredi 6 après-midi. Mais je reçois juste avant un mail incendiaire de l'ARS me traitant d'incompétente. Finalement, le pompier n'est pas venu. La cellule d'appui de l'ARS, c'est une cellule d'appui sur la tête. » Pour finir, ce sera un jeune retraité, parent d'un résident, que l'Ehpad va former pour l'accueil du public. 

Dédramatisation

Cette expérience désagréable avec l'ARS n'a pas été vécue par tous les directeurs, loin de là. Par exemple, Jean-Baptiste Rouffet, responsable d'un Ehpad dans le Finistère nord, a une vision plus positive. Début mars, il nous expliquait qu'il avait choisi de communiquer au maximum en direction du personnel : « J'ai joué la carte de la dédramatisation en expliquant que le risque de décès est très faible pour les gens valides ». Une seule soignante a été contaminée fin mars.

Préparer la prochaine crise

Deux mois après, le bilan est plutôt positif. Dans une région peu touchée par le virus comme tout le grand Ouest, son établissement a été épargné de toute contamination. « Tout le monde a reconnu l'intérêt de parler et de coopérer », affirme-t-il. Pour autant, « je ne suis pas sorti de l'auberge ». Il explique pourquoi : « J'ai peur que la crise passée, on se polarise sur des considérations budgétaires alors qu'il faudrait préparer la prochaine crise. »

Pour son établissement, Jean-Baptiste a fait ses comptes : « Avec cinq places inoccupées pendant deux mois et les frais engagés pour sécuriser l'établssement, l'Ehpad a perdu 30 000 euros sur un budget de 3,5 millions d'euros. Je vais présenter un dossier auprès de l'ARS pour prétendre au fonds de 475 M€ décidé par le gouvernement. »

Trouver de la toile en magasin de jardinage 

Responsable de deux unités dans le Nord, dont un Ehpad de 200 lits sur le groupe hospitalier Loos-Haubourdin, Séverine Laboue se félicite de ne pas avoir connu de cas de Covid. Mais pour arriver à ce résultat, il a fallu se battre. La directrice s'est ainsi transformée en négociatrice pour trouver, par exemple, des surblouses. « En magasin de jardinage, nous avons acheté de la toile d'hivernage pour que des bénévoles confectionnent du matériel de protection », raconte-t-elle. Il y a eu également des tensions fortes sur les médicaments et sur les gants. Sur un plan interne, elle s'est organisée pour libérer les salariés de la garde de leurs enfants en créant sur l'espace de l'accueil de jour (fermé) une garderie et en y affectant les salariés devenus sans activité. 

Travail avec Jérôme Guedj

Investie au sein de la Fédération hospitalière de France (FHF), Séverine Laboue a participé au groupe de travail autour de Jérôme Guedj chargé d'un rapport sur l'isolement des personnes âgées. Elle s'est appuyée sur son expérience de terrain. « On se rendait compte qu'en un mois, des résidents avaient arrêté de s'alimenter. J'ai insisté auprès de Jérôme Guedj pour dire que les visites étaient déjà possibles pour les fins de vie et les cas de détresse. »  

Fin avril, son établissement, comme tous les autres, a remis en place le droit de visite pour tous.  Un premier pas qui n'est cependant pas sans poser des questions. « C'est dur de ne pas toucher les gens de sa famille. Il va falloir travailler sur le contact de peau à peau », estime-t-elle.

100 000 euros en moins

Plus généralement, elle ressent pour elle et son équipe de la « fatigue, de la lassitude, de l'inquiétude : combien de mois cela va durer ? ». Sur le plan budgétaire, les motifs d'interrogation ne manquent pas. « J'ai gelé cinq places pour anticiper un éventuel cluster. Globalement, nous avons 100 000 euros de manque à gagner. Les recettes en moins doivent être compensées. Ce n'est pas encore gagné. » Elle espère que cette grave crise sanitaire sera l'occasion de réaliser des investissements dans les Ehpad pour des équipements numériques et pour des pièces murales pour l'oxygène.   

10 morts en quelques jours

De l'oxygène, Éric Lacoudre a dû en manquer parfois, tellement les événements ont été dramatiques dans les deux Ehpad qu'il dirige en Haute-Savoie, l'un proche d'Annecy, l'autre de Thonon. Le premier établissement, celui de Sillingy, se trouve à proximité d'un cluster comptant une cinquantaine de cas fin février. La mobilisation a été immédiate : récupération de matériel de protection, fermeture de l'établissement. L'autre Ehpad basé à Cervens, près de Thonon n'a pas disposé tout de suite de masques car il n'y avait pas de cas déclaré. « En quelques jours, nous avons enregistré dix morts liés directement au manque de masques », déplore le directeur. Au final (terme délicat à employer par les temps qui courent), les deux établissements ont enregistré 19 et 23 décès liés au Covid.

Des centaines de candidatures

Vis-à-vis du personnel, Éric Lacoudre a joué la totale transparence. « On ne cache rien », dit-il. Entre le retrait des salariés précaires, la mise à la maison du personnel fragile et les gardes d'enfant, le directeur s'est retrouvé avec simplement la moitié du personnel. Heureusement, la réserve sanitaire lui a apporté dix soignants sur 15 jours. Pour le reste, Éric Lacoudre a investi les médias et les réseaux sociaux pour trouver des salariés, comme il l'avait déjà fait l'été dernier. « En 48 heures, on a reçu des centaines de candidatures. On a ainsi réglé notre problème de personnel », raconte-t-il. 

Les grands oubliés du système français

Depuis trois semaines, les Ehpad n'ont enregistré aucun cas. Les tests ont eu lieu voici deux semaines. Éric Lacoudre, délégué départemental de l'AD-PA, réfléchit aux enseignements de cette crise. Positif : « Notre secteur a une capacité à se mobiliser, à faire preuve de solidarité, d'attention ». Négatif : « Nous avons été les grands oubliés du système français. Nous ne sommes pas des établissements sanitaires et il a fallu gérer une épidémie avec des protocoles médicaux. » Négatif encore : « Nous ne sommes pas armés si une seconde vague se présente. » 

« On a vécu une tragédie » 

Épilogue : le lendemain de notre entretien, Éric Lacoudre nous envoie un mail pour répondre à la question qui lui avait été posée : son sentiment d'abandon est-il partagé par d'autres ? À l’intérieur du mail, un article du Monde daté du 7 mai rassemblant de nombreux témoignages de personnels des Ehpad. Son titre ? « On a vécu une tragédie. »   

(1) Entretenant des relations difficiles avec l'ARS et le conseil départemental, cette directrice a préféré s'exprimer sous pseudonyme.

NoëlBOUTTIER
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