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Interview28 août 2019
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Eric Lacoudre : « Pour bien fonctionner, notre Ehpad aurait besoin de 10 CDI »

La pénurie de personnels pour les Ehpad aboutit à des situations extrêmes. Ici ou là, des lits vacants ne sont pas pourvus, des unités ferment. En Haute-Savoie fragilisée par la proximité de la Suisse, la situation est inquiétante. Un directeur d'Ehpad a utilisé les réseaux sociaux pour alerter. Entretien.

En tant que directeur d'Ehpad, vous avez souhaité alerter sur votre page Facebook de la situation de votre établissement. Pouvez-vous nous le présenter ?

Ehpad Le Bosquet de la Mandallaz

Éric LacoudreL'Ehpad Le Bosquet de la Mandallaz est situé sur la commune de Sillingy, dans la banlieue d'Annecy. C'est un établissement qui dépend de l'association lyonnaise Odelia et qui a été ouvert récemment, en 2012. Nous sommes habilités à l'aide sociale et nos tarifs mensuels sont relativement modestes, autour de 2 000 euros. Sinon, nous comptons 84 lits dont 56 sont dédiés aux malades Alzheimer répartis dans quatre unités.

Comment se présente dans votre Ehpad la problématique du recrutement ?

E.L.La difficulté de recruter n'est pas nouvelle, mais elle s'est grandement amplifiée depuis six mois. Nous avons donc décidé de geler les nouvelles entrées en ne remplaçant pas les décès. Si bien qu'actuellement, nous comptons 79 résidents. Cette situation n'est pas isolée car dans tout le département de la Haute-Savoie, il doit bien y avoir une centaine de places qui sont actuellement vacantes. En avril 2018, notre collectif des directeurs de Haute-Savoie a écrit à la ministre Agnès Buzyn pour demander la « création d'un plan d'urgence pour le secteur gérontologique de la Haute-Savoie ». Dans sa réponse, l'ARS reconnaît la gravité de la situation (lire encadré).

Comment expliquez-vous cette grave pénurie de personnel en Haute-Savoie ?

E.L.Il existe une combinaison de raisons. D'abord, nous ne sommes qu'à 30 km de la Suisse. Là-bas, un aide soignant gagne trois fois plus qu'en France et s'occupe de deux fois moins de personnes. De nombreux salariés partent, à la première occasion, travailler en Suisse. D'autre part, la vie est très chère en Haute-Savoie. On ne peut pas s'y loger à moins de 800 €. Ajoutez à cela la pénurie de logements et les difficultés de circulation… Si bien que certaines personnes extérieures au département qui pourraient être intéressées par nos postes y renoncent faute de logement. Pour compléter le tableau, certains salariés souhaitent travailler en CDD, mais pas en CDI.

Justement, combien de CDI vous manque-t-il dans votre Ehpad ?

E. L.Sur un effectif de 53 salariés, il nous manque 10 CDI dont cinq simplement pour les aides-soignants. Personnellement, je suis arrivé en Haute-Savoie en 2014 après avoir dirigé des Ehpad en région parisienne. La question des recrutements a commencé à se dégrader voici trois ans. En 2018, nous avons alerté le département, l'ARS et même la ministre Agnès Buzyn.

Que faudrait-il faire ?

E. L.Le rapport Libault l'a bien dit : il faut revaloriser les métiers. C'est indispensable si on veut rendre attractif ce travail auprès des personnes âgées. Nous pourrions également être aidés si des fictions grand public s'intéressaient à ces métiers passionnants au service des personnes âgées.

Pourquoi avoir créé une page Facebook au nom de l'Ehpad ?

E. L.Nous ne voulons pas subir la situation. Nous avons créé cette page voici quelques mois avec un souci de transparence. Pour un établissement, c'est un bon moyen d'informer les familles sur ses activités, mais aussi de faire de la pédagogie sur le fonctionnement du secteur, notamment sur son financement. En juillet dernier, nous avons participé à la grève symbolique proposée par l'AD-PA et les syndicats. Mais nous souhaitons également présenter des choses positives.

Et donc fin août, vous alertez l'opinion avec ce post « Demande d'aide/Urgent » ...

E. L.Avant cela, au début de l'été, nous avons déjà eu un buzz médiatique, notamment grâce à France 2 qui nous a amené des candidatures et permis d'avoir un été pas trop difficile. Mais là, pour la fin de vacances, nous étions de nouveau en difficulté ; voilà pourquoi nous avons alerté, cette fois sur notre page Facebook. Très concrètement, nous avons expliqué dans ce texte du 21 août nos besoins en personnel jour après jour. Rien que pour le week-end du 31 août et du 1er septembre, il me manquait deux tiers de mes effectifs.

Quelles ont été les réactions à votre appel ?

E. L.Notre initiative a été largement relayée notamment par BFM TV. Nous avons reçu des milliers de messages et au moins une cinquantaine de candidatures. Nous voulons répondre à tout le monde. Certaines personnes qui travaillent ailleurs ont proposé de venir nous donner un coup de main pour un ou deux jours. Nous avons proposé de mettre à disposition de salariés les chambres actuellement disponibles. Un nouveau CDI en a déjà bénéficié.

Comment voyez-vous l'avenir ?

E. L.À partir de mi-septembre, la situation devrait s'améliorer avec le retour des derniers salariés de congés. Mais pour bien tourner, il nous faudrait cinq nouveaux aides soignants. Et si malheureusement, la situation ne s'améliore pas, nous lancerons de nouveaux appels mais ce serait dramatique.

(1) Ce courrier porte l'en tête de l'AD-PA dont Éric Lacoudre est le correspondant départemental.

L'ARS un peu désemparée

Dans sa réponse aux directeurs d'Ehpad datée de juin 2018, l'agence régionale de santé Auvergne-Rhône-Alpes reconnaît que « la situation [la pénurie de personnel soignant, NDLR] est devenue alarmante. » Le courrier indique également que « certains directeurs ont été contraints de laisser inoccupés des lits d'hébergement permanent alors même que des listes d'attente d'entrée en Ehpad ne cessent de croître au regard de l'évolution démographique, avec plus de 10 000 habitants en Haute-Savoie de plus par an. » 

Malgré quelques mesures de second ordre (financement d'infirmières de nuit, entre autres), l'ARS reconnaît ne pas avoir de solution globale. « L'ARS ne dispose pas à ce jour de leviers autres permettant de pallier l'attractivité de la Suisse. » 

NoëlBOUTTIER
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