Comment poursuivre, voire accélérer, le nombre d’ouverture d’habitats inclusifs afin de faire face à la demande et à la pression démographique ? La marche à franchir semble aujourd’hui bien haute au vu des freins, en particulier financiers, et du manque de visibilité sur la politique du grand âge. Dans le même temps, public et professionnels valident la formule.
Entre la modernisation des établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) et le virage domiciliaire, l’habitat inclusif est un élément central dans l’évolution de la prise en charge des plus vulnérables. « Il y a environ trente ans, on assistait, après le temps des hospices, à la révolution des Ehpad. Aujourd’hui, c’est à l’habitat inclusif d’incarner un changement de société, avec des personnes âgées et des personnes en situation de handicap visibles dans la cité », estime Geneviève Mannarino, conseillère spéciale du président du conseil de la Caisse nationale de solidarité pour l'autonomie (CNSA), Jean-René Lecerf (dont le mandat se termine), ancienne vice-présidente du conseil départemental du Nord en charge de l'autonomie.
Né d’initiatives locales dans les années 2000, sous les noms d’habitat alternatif, partagé, intermédiaire, groupé, diffus, solidaire… l’habitat inclusif a connu une première grande étape d’institutionnalisation avec la loi portant évolution du logement, de l’aménagement et du numérique (dite Elan) du 23 novembre 2018, qui lui a donné un cadre juridique.
Favoriser le vivre ensemble
Dans ces logements relevant du droit commun, les résidents vivent dans des espaces privatifs (chambre, salle de bains) tout en partageant des espaces communs (salon, cuisine) et un « projet de vie sociale et partagée » (PVSP), inscrit dans le code de l’action sociale et des familles (CASF), avec l’objectif de favoriser le vivre ensemble et de lutter contre l'isolement.
Le respect de ce cahier des charges donne droit à l’appellation officielle d’ « inclusif » et à l'obtention de financements publics, dont, depuis 2021, l’aide à la vie partagée (AVP), une prestation sociale individuelle pour les personnes en situation de handicap et les plus de 65 ans permettant de financer les temps collectifs.
La loi Elan offre également la possibilité aux habitants de mutualiser leur prestation de compensation du handicap (PCH) ou leur allocation personnalisée d’autonomie (APA), facilitant ainsi l’intervention de professionnels du médico-social et de la santé sur leur lieu de vie. Après avoir été mis en valeur par le rapport Piveteau-Wolfrom de juin 2020, « Demain, je pourrai choisir d’habiter avec vous », le dispositif a été renforcé par la loi Bien vieillir du 8 avril 2024, notamment sur le volet de la sécurité. Enfin, un décret du 1er juillet 2024 organise le travail des salariés exerçant dans les habitats inclusifs et qui y résident à titre principal.
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Aujourd’hui, l’habitat inclusif, qui s’adressait en 2025 à environ 10 600 personnes (selon la CNSA), est intégré à un spectre plus large, celui de l’habitat intermédiaire, désignant aussi les résidences autonomie, les résidences services seniors, l’accueil familial ou encore la cohabitation intergénérationnelle, pour un public total de 275 000 personnes âgées ou handicapées.
Selon le conseil de la CNSA, dans son avis d'octobre 2025, « le contexte de transition démographique et d’évolution des aspirations des personnes » nécessite « d’atteindre l’objectif de 500 000 solutions de logement (intermédiaire) d’ici 2050, en veillant à couvrir l’ensemble du territoire afin que toute personne puisse accéder à cette offre ». Une projection bien loin des avancées sur le terrain, où l'on constate plutôt un essoufflement ces dernières années. Les freins sont de fait multiples, à commencer par les difficultés financières des départements pour supporter l’AVP (financée à 80 % par la CNSA, puis à hauteur de 50 % à l’horizon 2029), lesquels ont donné un coup d’arrêt aux appels à projets.
Frilosité et lenteur
Le président - sur le départ - du conseil de la CNSA, Jean-René Lecerf, n’hésite pas à parler de « porteurs de projets d’habitat inclusif abandonnés par les départements après l’avoir été par les agences régionales de santé (ARS) » - ces dernières étant en charge de la coordination du dispositif à son lancement. S’ajoute à cela la frilosité des investissements immobiliers – « le dispositif n’est pas un investissement rentable, surtout s’il concerne un public modeste », souligne Sophie Audrain, directrice du réseau HAPA, réseau de porteurs de projets (environ 140 adhérents) et centre de ressources.
Défendant les conseils départementaux, Olivier Richefou, président du conseil départemental de la Mayenne et président de la commission solidarité, santé et travail de Départements de France, lie les deux causes : « Si les départements semblent s’être désengagés, c’est qu’ils ont validé de nombreux de projets qui n’ont pas avancé, parfois depuis des années, en raison de la complexité du contexte immobilier et de la lenteur du montage de ces projets ».
Un climat d'attentisme
Le climat d’attentisme qui règne depuis plusieurs mois, du fait de l'imminence des élections municipales de mars 2026 représente un frein supplémentaire. « Les changements successifs du ministre en charge du dossier ont également déstabilisé le secteur », rappelle Geneviève Mannarino. Et le départ imminent de Charlotte Parmentier-Lecocq (lire notre entretien ci-dessous) ne la contredit pas, avec comme conséquence un énième report de l’annonce du plan Grand âge. Autres mauvais signaux : le comité interministériel dédié à l’habitat inclusif ne s’est plus rassemblé depuis 2023 et l’Observatoire national de l’habitat inclusif, lancé en 2017, est lui aussi inactif.
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