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Portrait25 septembre 2020
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[À voix haute] « Je veux donner une lueur d’espoir aux jeunes »

Notre série "À voix haute" donne la parole à ceux qui n'ont longtemps pas eu voix au chapitre, les "personnes accompagnées". Placé dès sa naissance à l’aide sociale à l’enfance, Mehdi Aïssat a connu les familles d’accueil, les foyers, les centres éducatifs fermés et renforcés, puis la prison. Un parcours chaotique qu’il souhaite retracer dans un livre et un film. Pour montrer aux jeunes que l’on peut s’en sortir.

Quelle meilleure idée pour toucher les jeunes que de s’associer à une étoile montante du rap ? Dans la démarche de Mehdi Aïssat, pourtant, pas de calculs, ni de plan marketing. Cela fait plusieurs années que le jeune homme de 34 ans veut écrire son histoire pour en faire un livre.

Pour que le grand public s’intéresse au sort des enfants placés. Mais aussi pour « donner une lueur d’espoir aux jeunes des foyers ».

Réussir sa vie 

« J’aimerais leur dire qu’on peut réussir sa vie. C’est un message que j’aurai aimé entendre quand j’étais jeune. » Mais Mehdi ne trouvait pas les mots pour coucher sur le papier le fil de sa vie.

Le hasard a placé sur son chemin Yuzmv (prononcer Yuzma), rappeur au visage bandé dont les clips cumulent des dizaines de millions de vues sur la toile. « Yuzmv est venu dans mon garage à Perpignan pour tourner une scène d’un de ses clips, raconte Mehdi. Il a tout de suite capté que j’étais quelqu’un qui a vécu des choses fortes. »

« Je fuguais tout le temps »

Placé à l’aide sociale à l’enfance (ASE) dès sa naissance, Mehdi Aïssat a vécu dans deux familles d’accueil, puis, à partir de 12 ans, dans des foyers, « une bonne quinzaine ». Principalement dans la région de Nancy.

« J’en garde plutôt un mauvais souvenir : j’étais un enfant très difficile. À chaque fois que j’arrivais dans un foyer, je ne pensais qu’à partir. Je fuguais tout le temps, confie le jeune homme. J’étais un enfant ultra-violent. » Il a une sœur, mais ne la rencontrera pour la première fois qu’à l’âge de 16 ans.

Vols de voitures, cambriolages… Mehdi tombe dans la délinquance. Il intègre un centre éducatif renforcé (CER), puis deux centres éducatifs fermés (CEF). Le passage dans ces différents établissements ne l’aide pas à prendre la voie de l’insertion. Mehdi récidive, encore et toujours. Ce qui lui vaut plusieurs séjours en prison, pour mineurs d’abord, puis pour majeurs.

En pleine vague des attentats, il se barricade

Alors qu’il souhaite tourner la page de son passé, Mehdi « disjoncte ». En février 2015, il se barricade dans son appartement à Béziers avec un fusil. Menace de se suicider et de tuer des policiers. « J’en avais marre qu’on ne m’écoute pas », raconte Mehdi qui évoque des violences policières commises à son encontre.

Nous sommes en pleine vague des attentats, et au vu de son profil et de son casier judiciaire bien chargé (une vingtaine de condamnations), la police fait appel au GIGN qui boucle le quartier. Dix heures de négociations seront nécessaires pour que Mehdi se rende aux forces de l’ordre. Il est condamné à deux ans de prison ferme. Une peine ramenée à six mois ferme en appel.

Le soutien de Yuzmv

C’est en prison qu’il décide « d’arrêter les conneries » et d’écrire un livre sur sa vie. Écrire pour se reconstruire, mais aussi pour s’adresser à tous les jeunes placés. « J’avais commencé un peu à écrire mais je n’avançais pas beaucoup. » Une rencontre va accélérer le procesus. Celle de Yuzmv.

Cet auteur, compositeur et interprète perpignanais fait partie des rappeurs les plus en vogue de la scène musicale actuelle. L’artiste au visage caché par des bandages adhère immédiatement au projet de Mehdi. Grâce aux réseaux de Yuzmv, ils trouvent une plume, celle de Lucas Clavel, un jeune écrivain prêt à les rejoindre dans l’aventure.

Tournée des foyers

« C’est un projet que je veux défendre pour montrer aux jeunes que malgré tout ce qui peut arriver, on peut réussir à s’en sortir, affirme Yuzmv. J’ai moi-même vécu des choses difficiles, mais Mehdi a vécu des choses incroyables. Je ferai tout pour que ça marche. »

L’artiste n’a pas hésité à faire le voyage de Perpignan jusqu’à Nancy pour accompagner Mehdi dans sa tournée des foyers. L’ex-enfant placé a en effet demandé aux services de l’ASE un accès à son dossier pour retracer date par date son parcours, et retourne dans les foyers pour « retrouver des photos, des rapports d’incidents… », pour « apporter du concret » à son projet de livre et de film.

Toujours très proche d’anciens éducateurs

Ce voyage permet aussi à Mehdi de retrouver d'anciens éducateurs : « Il y en a quatre ou cinq avec qui je suis resté toujours en contact. Je les appelle régulièrement pour leur donner des nouvelles, des bonnes ou des mauvaises... » Le lendemain, il a rendez-vous avec son ancienne directrice de CEF avec qui il a noué une relation particulière.

« J’allais parfois chez elle le week-end et je jouais aux jeux vidéo avec son fils », se souvient Mehdi. Il y a aussi cet ancien éducateur devenu directeur de CER aujourd’hui. Ou un de ses anciens éducateurs référents dont il est toujours très proche, ainsi que du fils de ce dernier, Gabin Lider, qu’il a connu adolescent et qui est devenu éducateur en Mecs aujourd’hui.

La juste distance 

De telles relations interrogent la sempiternelle question de la juste distance entre professionnels et usagers… « En formation d’éducateur spécialisé, on nous parle toujours de cette distance, commente Gabin Lider. Mais pour ces enfants, en particulier ceux qui n’ont aucun contact avec leurs parents, nous sommes des repères fondamentaux, ils ont besoin de beaucoup d’affectif. »

Alors pourquoi ces travailleurs sociaux et pas les autres ? Pour Mehdi, c’est parce qu’« ils ont vu le positif chez moi, même si j’étais un jeune ultra-violent. Je n’ai pas su les écouter, je n’avais pas envie de travailler, je ne voulais pas construire de projet..., admet le Perpignanais. À l’époque, tout le monde me disait que je ne réussirai rien, que je ne savais que voler. On me disait que je terminerai ma vie en prison. »

« Ils ont vu le positif chez moi »

Parce qu’il a réussi à s’en sortir - il a créé un garage pour lequel il emploie une personne -, Mehdi souhaite donner un peu d’espoir aux enfants placés d’aujourd’hui. En faisant la tournée des foyers qu’il a lui-même traversés, il va à leur rencontre pour leur parler de son histoire.

À la Mecs de Clairjoie à Bouxières-aux-Dames, Yuzmv a donné un concert aux jeunes. Le rappeur assure qu’il a été sincèrement touché : « On sent que les enfants ont tous quelque chose d’incroyable en eux. » Yuzmv et Mehdi sont repartis à Perpignan avec quelques premières images filmées lors de ces rencontres. Une première brique pour leur projet.

Pourquoi une série « À voix haute » ?

La série « À voix haute », lancée en 2017 sur TSA, veut donner la parole à ceux qui n'ont longtemps pas eu voix au chapitre : ceux qu'on nomme "usagers", "bénéficiaires", ou encore "personnes accompagnées", ceux qui expérimentent directement, du fait d'une situation de vulnérabilité provisoire ou permanente, des dispositifs sociaux ou médico-sociaux pensés pour eux... mais pas toujours avec eux.

Les temps changent toutefois : aujourd'hui, la parole des « usagers » de l'action sociale et médico-sociale est plus et mieux prise en compte, voire encouragée. La loi 2002-2 et ses outils de participation sont passés par là. Les concepts d'empowerment et de pair-aidance infusent peu à peu.                         

Beaucoup reste à faire, mais une idée s'est imposée : premières expertes de leur vécu, les personnes accompagnées ont des choses à dire. Et les professionnels et décideurs, beaucoup à gagner à les écouter.                                                                                                                             

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AurélieVION
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