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Tribune libre11 janvier 2022
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Travail social et valeurs de la République, un lien à recréer

Dans cette tribune libre*, Paul Alexandre Voisin, éducateur spécialisé et élu local, aborde le thème de la laïcité, une valeur qui soulève des questionnements chez les travailleurs sociaux, notamment chez les jeunes professionnels. Il invite à recréer un lien entre travail social et modèle républicain.

S’il y a bien un secteur d’activité qui symbolise notre modèle républicain c’est le travail social. Pourtant, dans la pratique, il est courant de constater que le social est traversé par certaines contradictions qui ne servent ni le public accompagné, ni les professionnels.

À l’image d’une société qui a tendance à se victimiser de plus en plus, faite de repli sur soi et d’individualisation à outrance, la conception même du travail social s’en trouve bouleversé alors qu’il a toujours su se renouveler pour faire face aux nouvelles formes de précarité et de fragilités.

Pour résister à la fracturation de la communauté nationale, il est important de se questionner sur le lien à recréer entre travail social et modèle républicain en envisageant l’accompagnement par le prisme du commun.

Des professionnels aux convictions humanistes fortes

Les professionnels de l’action sociale et médico-sociale, qu’ils soient animateurs, assistantes sociales ou éducateurs spécialisés, sont pour la plupart des républicains convaincus quand on discute avec eux. À quelques exceptions près, tous considèrent que l’apprentissage de l’autonomie et l’accompagnement vers un accès aux droits, ne peuvent s’effectuer qu’à travers l’exercice de la citoyenneté et d’une certaine acceptation de notre modèle républicain.

Avant d’être des travailleurs sociaux, ce sont souvent des militants des droits de l’Homme, des personnes engagées aux convictions humanistes fortes ayant pour désir de les partager, donnant ainsi « sens » à leur pratique professionnelle.

Un équilibre précaire entre empathie et cadre à poser

Les intervenants sociaux sont souvent les plus réceptifs aux injustices sociales et à la précarité. L'indifférence face à notre modèle républicain ou le rejet « anti-establishment » peut les affecter, voir conditionner une partie de leurs rapports aux usagers. 

La relation entre les professionnels et le public accompagné relève parfois d’un équilibre précaire entre empathie et nécessaire cadre à poser.

La question du cadre dans lequel s’inscrit la pratique sociale est essentielle. C’est dans ce cadre une fois posé et accepté que se construira la relation d’aide et d’accompagnement.

Afin d’emmener les personnes accompagnées et notamment les plus jeunes, qu’ils viennent de quartiers sensibles ou territoires ruraux reculés, vers une citoyenneté pleine et entière, il est nécessaire de se rattacher au cadre républicain. Aucune action d’insertion ne peut aboutir sur le rejet des institutions, de ses premières lignes ou de ses valeurs.

La laïcité, point de fracture

S’il y a bien une valeur qui divise parmi les travailleurs sociaux, notamment chez les étudiants et jeunes professionnels, c’est la laïcité.

De la loi de 2004 portant sur les signes religieux distinctifs à l’école à la loi du 24 août 2021 confortant les principes républicains, nombreux sont ceux qui les considèrent comme racistes, excluantes ou même islamophobes.

Plutôt que de voir dans la loi de 2004 une volonté de protection des plus jeunes, notamment des jeunes filles, favorisant l’émancipation et l’apprentissage au sein « d’un asile inviolable ou les querelles des Hommes ne pénètrent pas », cette loi cristallise à elle seule un grand nombre de maux qui agitent le travail social. L’engagement « antiraciste mais pas universaliste » affirmé par bon nombre de professionnels ainsi que l’instrumentalisation politique de ces sujets favorisent la montée de ces ressentiments.

La solitude des professionnels

De mon expérience d’éducateur spécialisé en maison d’enfants à caractère social (Mecs) ou en centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS), je n’ai pu que constater la solitude des professionnels face à ces questions.

Même après les attentats de Mohamed Merah en mars 2012 ou de Charlie Hebdo en janvier 2015, qui ont soulevé beaucoup de questions de la part des jeunes que j’accompagnais, il était conseillé par les directions ou membres des services d’éviter d’en parler, de peur de créer des amalgames et de stigmatiser les jeunes de confession musulmane.

Les travailleurs sociaux œuvrent au « vivre ensemble » mais tiraillés entre l’exigence d’insertion républicaine et le principe d’empathie ou de tolérance, acceptent parfois de fermer les yeux sur le repli identitaire et le communautarisme qui nous empêchent de « faire ensemble ».

L'importance de la formation initiale

Le travail social ne pourra évidemment pas, à lui seul réparer tous les maux de la société, mais il a forcément une carte à jouer.

Tous les rapports ou études réalisés ces dernières années (même s’ils sont peu nombreux sur le sujet) témoignent de l’importance de la formation initiale des travailleurs sociaux qui est largement insuffisante sur ces questions. Il est impératif que les étudiants et les futurs professionnels puissent être armés pour affronter des problématiques de plus en plus délicates face à un tissu social qui se délite.

Revenir au collectif pour penser le commun

Il est nécessaire de repenser notre approche du travail social, qui depuis bien longtemps a privilégié l’individu et sa singularité au détriment de sa place dans le collectif. Je ne remets pas en cause tous les travaux sur les différentes approches interculturelles réalisés et les progrès qui ont permis une meilleure connaissance et compréhension du sujet, mais il y a là aussi une ligne de crête à trouver entre une approche trop centrée sur le ressenti individuel et l’obligation de vie en société.

L’approche ou psychologie interculturelle ne doit plus être un dogme dans le travail social mais seulement un outil clinique parmi tant d’autres. Le travail social a pour mission d’intervenir là où il y a des failles, de favoriser l’émancipation et l’insertion des personnes les plus vulnérables. Cela passe forcément par ce qui nous est commun et universel.

Il est grand temps de recommencer à envisager le travail d’insertion par le prisme du collectif tout en permettant à chacun de garder son unicité et le respect de son parcours de vie. Le travail social, aussi engagé soit-il ne peut s’affranchir de nos règles communes.

Les tribunes libres sont rédigées sous la responsabilité de leurs auteurs et n'engagent pas la rédaction du Media Social.

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Paul AlexandreVOISIN
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