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Tribune libre19 avril 2021
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Les tribulations de Monsieur "J'ai rien à gagner"

Dafna Mouchenik dirige un service d'aide et d'accompagnement à domicile parisien. Avec humour, et en piochant dans les trésors du répertoire de la chanson française, elle raconte la prise en charge épique d'un vieux monsieur qui "aime que la mort dans cette vie d'merde".

L’histoire que je veux vous raconter commence par la sortie de l’hôpital d’un Monsieur pas du tout vieux. Un Monsieur « J'ai rien à gagner, rien à perdre, même pas la vie ». Un Monsieur qui a cramé son existence à coups de drogue et d’alcool. C’est tout le cerveau qui a grillé à être ainsi de tous les excès : « J'aime que la mort dans cette vie d'merde, j'aime c'qui est cassé, j'aime c'qui est détruit. J'aime surtout tout c'qui vous fait peur. La douleur et la nuit » (1).

Recette d'une expulsion

Pour lui, compliqué le retour à domicile puisque plus de domicile. Petite recette qui ne loupe jamais : rendez le quotidien de vos voisins insupportable, ne payez plus vos loyers bien avant d’avoir un souci de santé, laissez reposer le tout durant 11 mois d’hospitalisation et c’est l’expulsion réussie assurée ! L’assistante sociale de Saint Antoine n’avait pas chômé pour rendre possible une existence « décente » hors de l’hôpital : montage du dossier MDPH, mise sous tutelle, chambre à l’hôtel faute de mieux, sans oublier… le passage d’un service d’aide à domicile !

Le gros lot

« Oui alors, il faudrait que vous passiez trois fois par jour, matin, midi et soir, sept jours sur sept. Il aura besoin d’être aidé pour se lever, se laver, s’habiller, tenir la chambre à peu près propre pour qu’il n’ait pas d’ennuis avec l’hôtel. La livraison des repas par la ville est impossible car pas de micro-onde et pas de frigo. À vous de vous débrouiller autrement pour qu’il mange. Ah le monsieur n’a pas d’argent pour les courses, faudra voir avec son tuteur ». Voilà, voilà, je crois que sur ce coup, on a décroché le gros lot et mon service devient L'agence tous risques, c'est vraiment la dernière chance du moment (2).

« Je glandais un peu partout » 

Celle qui va le rencontrer dans ce nouveau chez lui pour organiser nos passages, le connaître, tisser du lien pour que la suite soit possible, c’est Lucie. Monsieur lui raconte un peu son histoire : « Sur les bords au milieu c'est vrai qu'je crains un peu. Je glandais un peu partout avec mon sac de couchage. Je suis dans tous les coups foireux. Tous les naufrages » (3).

Se heurter aux écorchés

Lucie a 22 ans. Ce poste de « Jo la débrouille » (4), c’est son premier emploi une fois son diplôme de CESF en poche. 22 ans, c’est tôt pour aller se heurter aux écorchés. Je n’étais pas plus vieille lorsque je suis devenue travailleur social, mais maintenant que j’ai l’âge d’être sa mère, sa jeunesse me touche. Lucie a cette générosité discrète et naturelle, le pragmatisme indispensable pour faire au mieux avec les moyens du bord. Vous la verriez faire son possible auprès de ceux qui lui sont ainsi confiés pour que leurs vies semblent un peu moins lourdes à porter (5).

Les perdus, les paumés, les abîmés

Cet hôtel, c’est un peu la cour des miracles. Pas super à l’aise dans cet environnement, Lucie, mais tellement concernée par la précarité de la situation qu’elle en fait abstraction. Après cette rencontre, elle a tout expliqué à Farelly, auxiliaire de vie. Elle ne lui a rien caché de ce qui l’attendait : « Il faut y aller tous les jours et ça va être une vraie galère, dites-moi Farelly, si vous le sentez pas ». Et le truc de dingue, c’est que Farelly a dit oui. Faut dire que cette femme a le cœur assez grand pour en soutenir des gens : les vieux, mais aussi les « j’ai tout foiré », les perdus, les paumés, les abîmés. Elle prie pour eux, pour moi, pour son service. Nous croyons en elle, autant qu’elle croit en Dieu.

13 mn à pied, c'est Mappy qui le dit

Elle dit oui, mais c’est sans savoir qu’elle vivrait plus tard, pareille journée ! Monsieur « j’ai trop picolé la veille » a rendez-vous à l’hôpital pour 11 h. Comme elle sait à qui elle a affaire, elle prend soin de passer tôt le matin entre deux interventions. « Vous vous rappelez que je viens pour vous accompagner à l’hôpital. Vous ne partez pas vous balader. Vous pouvez prendre café et petit déjeuner en m’attendant, tout est prêt ». L’hôpital est à 13 minutes à pied, c’est Mappy qui le dit. Farelly revient trois bons quarts d’heure avant le rendez-vous, ils sont larges. Elle fait bien, Monsieur est souillé, Farelly l’aide à se doucher et se changer.

Aucun plan de repli

« Les joues creuses les mains calleuses et la démarche un petit peu chaloupeuse » (6). Pas possible de décommander, ce RDV est prévu depuis des semaines, Farelly opte pour le bus. Les intestins en feu, les entrailles dansant la macarena, son ventre fermente. Ça s’entend et ça se sent ! Pas d’autres choix que de descendre en catastrophe. Ce salaud de Covid (7) a fait fermer café et restaurant, pas de toilettes accessibles. Trop loin de l’hôtel, mais pas assez près de l’hôpital, aucun plan de repli.

Moment embarrassant

Monsieur, avec naturel et simplicité, ouvre bouton et braguette et s’accroupit entre deux voitures. Certainement l’un des moments les plus embarrassants de sa carrière (et pourtant elle en a vu, Farelly), l’auxiliaire tente de faire paravent de tout son corps pour préserver la dignité d’un Monsieur qui semble n’en avoir que faire. Elle l’aide à se relever. Si le fond de son caleçon a été ainsi épargné, bas de pantalon, chaussettes et chaussures ont pris cher. Farelly improvise, achète lingettes et mouchoirs et tente un nettoyage à sec. Les passants l’interpellent, l’encouragent, s’émeuvent aussi de la voir ainsi s’occuper de son protégé.

Trouver le courage

Les voilà, à présent, franchement en retard. « Allô ? nous avions RDV à 11h. il est 11h30 et nous ne sommes pas encore arrivés. Vous nous recevrez quand même ? ». La communication coupe avant d’avoir eu sa réponse, plus de batterie ! « Je ne savais plus comment faire pour trouver en moi le courage, J'ai levé les yeux au ciel et là, j'ai vu la lumière, j'y ai baigné mon âme » (8).

Un trajet de deux heures

Si Dieu veut tester la ténacité de Farelly, c’est qu’il ne sait pas encore à qui il a à faire. Comme de leurs côtés les Valerie (9) ne parviennent plus non plus à la joindre, elles prennent la décision de la remplacer auprès de la personne chez qui elle devait se rendre à 13h. Elles ont été bien inspirées, car Farelly ne renonce jamais. Il est 12 h, les voilà enfin arrivés. « Désolée, nous avons essayé de vous rappeler sans résultat. Impossible de tenir la consultation à cette heure-ci. Nous avons refixé le RDV à une date ultérieure ». Un trajet qui ne devait durer que 13 minutes aura finalement pris presque 2 heures. C’est que Mappy n’a jamais été auxiliaire de vie, il ne sait pas qu’elles sont exposées à bien des péripéties.

« Désolé pour hier soir d'avoir fini à l'envers. La tête dans l'cul, l'cul dans l'brouillard. Les gars désolé pour hier. Désolé pour hier soir d'avoir fini à l'envers, Promis demain j'arrête de boire, hier c'était la dernière. » (10)

(1) « Deuxième génération » de Renaud.

(2) Générique de l’agence tout risque.

(3) « Viens chez moi, j’habite chez une copine » de Renaud.

(4) Responsable de secteur/travailleur social/coordinateur et ange gardien.

(5) « Il changeait la vie » de Goldman.

(6) « Blanche » de Renaud.

(7) Quoiqu’en aient décidé les académiciens je le laisse au masculin.

(8) « Dieu m'a donné la Foi » d'Ophélie Winter.

(9) Le « couteau suisse » d’un service à domicile GPS. Elles accueillent, elles renseignent, elles rassurent, elles assurent ! (Lire Monsieur et Madame « qui s’aiment à la folie »).

(10) « Désolé pour hier soir » de Tryo.

Un carnet de bord à quatre voix

En ces temps de crise sanitaire, les missions du travail social et médico-social sont, chaque jour, remises sur la table et de plus en plus placées sous le regard du grand public. Si, voici quelque temps, il était (peut-être) possible de vivre caché pour vivre heureux, ce n'est plus possible. Il faut exposer les situations, argumenter, se poser des questions. Qui mieux que les professionnels sont en mesure de nous rendre compte de leur vécu.

Ce n'est pas tout à fait une première pour Le Media social. Lors du premier confinement, nous avions proposé à Ève Guillaume, directrice d'Ehpad en Seine-Saint-Denis, de tenir un carnet de bord hebdomadaire. Les réactions de nos lecteurs furent très positives puisqu'on permettait à chacun de rentrer dans la « cuisine » d'un Ehpad.

Voilà pourquoi Le Media Social a décidé de prolonger cette expérience en lançant ce carnet de bord hebdomadaire à quatre voix *, les voix de quatre professionnelles de secteurs différents. Pour « ouvrir le bal », nous avons demandé à Ève Guillaume (de nouveau), Christel Prado, Dafna Mouchenik et Laura Izzo de tenir à tour de rôle ce carnet de bord. Qu'elles en soient ici remerciées. Évidemment, ces chroniques appellent le témoignage d'autres professionnels. À vos claviers !

* Les propos tenus par   les professionnels dans le cadre de ce Carnet de bord n'engagent pas la rédaction du Media social.

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