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Tribune libre15 mars 2021
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Pour que naître femme ne soit pas "la pire des punitions"

Riche d'expériences personnelles et associatives, Christel Prado détaille la multiplicité des violences dont peuvent être victimes les femmes. Et explique l'engagement du département de la Manche, comme tant d'autres.

« Naître femme est la pire des punitions », déclare Amélia, l’une des filles de Bernarda Alba dans la pièce de Federico García Lorca. C’était dans les années 1930, en Andalousie.

Il n’y est pas question de violences physiques infligées par des hommes envers des femmes. Il y est question de la violence systémique vécue par les femmes prises au piège d’un héritage culturel patriarcal où les mères reproduisent les modèles dont elles ont été les victimes.

Aux mains des hommes

Il ne s’agit pas de dire que le patriarcat est une arme aux mains des hommes (Des hommes justes, d’Ivan Jablonka) pour soumettre les femmes à un pouvoir, une autorité institutionnelle. Il s’agit de s’interroger encore une fois sur la dialectique entre individuel et collectif, sur la place, les croyances, les actions de chacun qui font qu’aujourd’hui encore certains appellent « crimes passionnels » les meurtres ou assassinats commis sur une femme ayant partagé la vie du meurtrier. D’autres refusent d’utiliser le mot féminicide pour qualifier cet acte en respectant le vocabulaire juridique, qui, nous le savons, ne saurait être figé puisque la loi fait évoluer le droit.

Culpabilité destructrice

Des violences sont aussi parfois moins tangibles pour l’opinion publique. Elles se nichent dans des expressions « les orphelins de 16h » pour décrire les enfants dont les parents ne viennent pas les chercher à la sortie de l’école. Ces femmes qui travaillent en horaires décalés et qui portent une culpabilité destructrice quand il arrive à leurs enfants un accident parce qu’ils devaient se garder tout seul. C’est Lady Bird, le film de Ken Loach qui a éveillé ma conscience sur ce phénomène et ce sont des témoignages de femmes qui ont entretenu cet éveil jusqu’à maintenant.

D'une violence à l'autre

Ces violences s’enracinent aussi dans l’abandon des parents qui ont mis au monde un enfant en situation de handicap et qui luttent chaque jour pour lui faire une place dans notre société. Combien sont-elles ces femmes qui doivent cesser de travailler pour pallier l’absence de scolarisation et/ou d’accompagnement éducatif ? Cette violence faite aux femmes en amène parfois d’autres qui défraient la chronique sans que le temps ne remédie au mal : l’infanticide.

Deux vies sauvées

Quelques lignes de ce billet pour remercier mes parents qui ont compris mon désespoir il y a 26 ans et la nécessité impérieuse de prendre le relais auprès de mon enfant. Je ne serais plus là pour écrire sans leur sacrifice. Oui, comme ils l’ont toujours pressenti, ils ont sauvé deux vies.

Compétences expérientielles

Pour remercier aussi mon employeur, le département de la Manche, qui a fait le pari du savoir et des compétences expérientielles, en me confiant la direction générale adjointe en charge des solidarités. J’essaie chaque jour d’être à la hauteur de cette confiance en bénéficiant de l’engagement et des compétences de l’ensemble de mes collaborateurs.

Stratégie de prévention 

Le combat des droits humains est un combat citoyen. La mise en œuvre des politiques contre les violences faites aux femmes est portée par l’État. Le département de la Manche a choisi d’y adjoindre ses propres forces en articulation également avec le secteur associatif.

Le 6 décembre 2019, le conseil départemental de la Manche a adopté à l’unanimité une stratégie de prévention et de lutte contre les violences faites aux femmes avec 24 propositions concrètes articulées autour de cinq axes d’intervention.

Cinq axes

Premier axe : la compréhension des phénomènes de violences et le croisement des regards au profit de la prévention via un renforcement de la dynamique de réseaux. Second point : l’adaptation de l’organisation interne en faveur d’un accompagnement sécurisé et efficace des personnes en formant et outillant les professionnels et en s’appuyant sur les dynamiques d’actions collectives qui démultiplient les effets bénéfiques par le recours à la paire-aidance.

Initiatives associatives

D’autre part, le département veut accompagner les victimes dans leur parcours de sortie de violences en optimisant la mise à l’abri des femmes et des enfants victimes et en favorisant les parcours résidentiels.

Quatrième axe : la prise en charge des personnes auteurs et la prévention de la récidive en soutenant les initiatives associatives qui répondent à cet enjeu. Enfin, une enveloppe financière est dédiée à cette politique.

« Terribles bijoux » 

Nous ne pourrons pas éviter les violences, mais nous nous engageons fortement auprès de celles pour qui « les bleus sont de terribles bijoux » (Serge Gainsbourg, 1972).

Un « Carnet de bord » à quatre voix

En ces temps de crise sanitaire, les missions du travail social et médico-social sont, chaque jour, remises sur la table et de plus en plus placées sous le regard du grand public. Si, voici quelque temps, il était (peut-être) possible de vivre caché pour vivre heureux, ce n'est plus possible. Il faut exposer les situations, argumenter, se poser des questions. Qui mieux que les professionnels sont en mesure de nous rendre compte de leur vécu.

Ce n'est pas tout à fait une première pour Le Media Social. Lors du premier confinement, nous avions proposé à Ève Guillaume, directrice d'Ehpad en Seine-Saint-Denis, de tenir un carnet de bord hebdomadaire. Les réactions de nos lecteurs furent très positives puisqu'on permettait à chacun de rentrer dans la « cuisine » d'un Ehpad.

Voilà pourquoi Le Media Social a décidé de prolonger cette expérience en lançant ce carnet de bord hebdomadaire à quatre voix *, les voix de quatre professionnelles de secteurs différents. Pour « ouvrir le bal », nous avons demandé à Ève Guillaume (de nouveau), Christel Prado, Dafna Mouchenik et Laura Izzo de tenir à tour de rôle ce carnet de bord. Qu'elles en soient ici remerciées. Évidemment, ces chroniques appellent le témoignage d'autres professionnels. À vos claviers !

Les propos tenus par les professionnels dans le cadre de ce Carnet de bord  n'engagent pas la rédaction du Media social.

Les quatre précédents « Carnets de bord » :

ChristelPRADO
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