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Tribune libre18 décembre 2020
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Quand Monsieur et Madame « qui s’aiment à la folie » flanchent...

Dafna Mouchenik dirige une structure d'aide à domicile à Paris. Dans son second Carnet de bord, elle nous raconte comment son service est très souvent en première ligne pour faire face aux graves accidents de la vie chez des personnes très âgées.

L’histoire que je veux vous raconter commence par l’appel de Janine : « allô Valérie, je suis devant chez Monsieur et Madame « qui s’aiment à la folie ». Je sonne depuis un moment mais personne ne répond. Ça m’inquiète, je devrais les trouver chez eux. » Janine est auxiliaire de vie. Elle travaille avec nous depuis dix ans maintenant. Dans un secteur qui souffre d’un turn-over de dingue et pour une boîte qui n’en a que treize, dix ans, c’est presque une vie. Nous lui en avons confié des personnes à accompagner, elle en a fait des rencontres, tissé des liens, elle a pleuré, ri, trouvé porte close ou petit café pour son arrivée... Je sais ce qu’un service comme le mien doit aux aides à domicile qui sont à nos côtés depuis si longtemps.

La mémoire qui fait la malle 

C’est vrai que ce n’est pas normal qu’ils ne répondent pas. Ils ne bougent pourtant plus de chez eux, ce petit couple. J’aurai pu les appeler Monsieur et Madame « à croquer », tellement ils sont sympas, arrangeants, touchants aussi. Pourtant, leur situation n’est pas simple. La dame a la mémoire qui s’est fait la malle depuis longtemps, une perception confuse et anxiogène des personnes qui vont et viennent (c’est pire encore maintenant que nous sommes tous masqués). Perdue entre « où suis-je ? » et « je vous ai déjà vu quelque part ? ». L’oubli l’envahit, la confusion de qui est qui, de Paul ou de Jean, leurs deux garçons, des multiples petits-enfants qu’elle ne reconnaît plus. L’amnésie la gagne. Elle s’accroche au seul dont elle sait qui il est encore : son mari est son ancre, le dernier qui l’arrime encore un peu à notre réalité.

« On se connaît ? » 

Oui, sauf que cette saloperie de Parkinson s’est installée dans la tête de son amoureux il y a plusieurs années déjà. Tant que c’était son corps qui ne répondait plus aux commandes ça fonctionnait encore, il était leurs têtes à tous les deux et elle, tout le reste. Ils auraient pu se satisfaire de cette mutualisation réciproque. « Les yeux cernés par les années, par les amours, la bouche usée par les baisers » (1), ils s’aiment tellement, plus peut-être encore que lorsque tout fonctionnait bien. Mais la maladie n’est pas du genre à capituler, elle bosse dur, alors lui aussi commence à vaciller dans les « on se connaît ? ».

Couteau suisse d'un Saad

« Janine, j’essaie de joindre la famille et je vous rappelle tout de suite ». Valérie, c’est le « service support » des auxiliaires de vie (et pas seulement des auxiliaires, d’ailleurs). Elle sait tout faire. Un coup GPS, un coup médiatrice, un coup planificatrice et coordinatrice. Elle accueille, elle renseigne, elle rassure, elle assure ! Elle est le « couteau suisse » d’un service à domicile. Dans mon entreprise, ils sont six à être des « Valérie ». Leur travail pourtant indispensable, n’est financé par personne, sinon sur nos fonds propres. Le modèle économique des Saad repose uniquement sur les heures/minutes réalisées auprès des personnes accompagnées par les auxiliaires de vie. On comprend, dit comme ça, qu’il faut en faire des heures pour que le modèle tienne !

Loin de leurs enfants

« Allô Janine , j’ai eu les enfants, ils vivent à plusieurs kilomètres. Ils ne savent pas ». Pas simple non plus pour les fils, ça fait des années qu’ils insistent pour que leurs parents les rejoignent en province. Ils ont bien compris que la situation est bancale mais impossible de leur faire quitter leur appartement parisien. « Dans le doute, j’ai appelé les pompiers ; ils sont en route, vous pouvez les attendre en bas de l’immeuble. »

Des pompiers mobilisés

Des gens qui ne répondent pas à la porte lors de notre venue et pour qui nous appelons les secours, c’est tous les jours ou presque. Nous accompagnons 800 personnes quotidiennement, alors forcément, la mémoire qui flanche aidant, il y a toujours un vieux monsieur, une vieille dame qui oublient que nous passons. Heureusement, ça se termine bien la plupart du temps : la dame s’était endormie, le monsieur n’entendait pas la sonnerie, un autre était chez sa fille… Parfois, ça grogne, ça demande remboursement parce que les pompiers ont cassé porte ou fenêtre pour rien et que tout va bien. Au passage, on a mobilisé inutilement les pompiers, une Valérie et une aide à domicile. Parfois, même on nous menace de porter plainte… Pardon d’avoir craint pour votre vie, pourtant on recommencera, c’est promis !

La partie est finie

Mais cette fois, tout ne va pas bien, Monsieur est tombé, vol plané, rétamé, complètement sonné. Son épouse désorientée, courageuse amoureuse a essayé de le relever, de le réanimer. Mais voilà, elle aussi a chuté sans pouvoir se relever. Résultat 1-0 pour Gravité. Et pour Monsieur et Madame « qui s’aiment à la folie », la partie est finie.  Monsieur est transporté à l’hôpital. Pour sa femme, très angoissée, il a juste suffi de la relever pour qu’elle se remette à marcher. À remarcher mais sans son ancre, plus d’amarrage. Elle dérive, c’est instantané. Le temps d’intervention de Janine est terminé, normalement elle devrait la quitter. D’autres personnes tout aussi fragiles l’attendent ailleurs. « Janine, je préviens tout le monde, restez avec la dame pour le moment. Je vous tiens au courant. »

Égoïsme de certains

« Non, mais votre service n’est vraiment pas sérieux ! C’est sans arrêt que vous nous appelez pour nous dire qu’il y aura du retard, que la prestation est décalée, que finalement ce n’est pas Janine. Je ne sais pas comment vous gérez votre boîte mais ce n’est ni fait, ni à faire ». Voilà comment passer pour des nazes et des incapables alors même qu’on bosse comme des dingues. Valérie sait encaisser sans s’offusquer : « Mais une dame est tombée, on ne peut pas la laisser. On ferait pareil pour votre maman ». « Ta ta ta ! vous avez toujours une bonne raison d’être mauvais, je ne vais pas me gêner pour vous faire de la publicité ! »

Intervention de la CESF

Finalement Valérie gère dans l’urgence les remplacements de la journée dans son intégralité pour que Janine ne quitte pas la dame le temps que Mathilde s’organise. Mathilde, CESF (2), la fibre sociale jusqu’au bout des ongles, est la référente de Monsieur et Madame « qui s’aiment à la folie ». C’est elle qui les avait rencontrés lorsqu’ils ont eu besoin de nous la première fois, elle qui est en lien avec la famille à chaque fois que nécessaire ; c’est elle qui organise la venue de Janine et réadapte nos interventions afin de contrer les mauvais coups de Parkinson et de mémoire qui flanche. À la demande des enfants, elle et Paul (stagiaire en 3e année CESF, aide précieuse et efficace) cherchent désespérément une auxiliaire de vie pouvant rester la nuit. Les plannings sont blindés, ce n’est pas gagné, ça leur prend la journée juste pour organiser la semaine.

Travail colossal, invisible

Le duo acharné a trouvé mais la dame n’est finalement pas restée chez elle. Elle aussi, sans l’avoir dit, s’était blessée. Son médecin traitant, venu rapidement, l’a fait emmener pour qu’elle soit soignée.

Quotidien et réalité des services d’aide et d’accompagnement à domicile. Travail colossal, invisible, chronophage, difficile mais indispensable. Des heures à organiser passages et interventions, informer, programmer, assurer la liaison, expliquer, chercher, trouver, pour au final, parfois, souvent, tout annuler.

(1) Chanson de Serge Reggiani : « La femme qui est dans mon lit ».

(2) Conseillère en économie sociale familiale.

Quatre voix pour notre Carnet de bord 

En ces temps de crise sanitaire, les missions du travail social et médico-social sont, chaque jour, remises sur la table et de plus en plus placées sous le regard du grand public. Si, voici quelque temps, il était (peut-être) possible de vivre caché pour vivre heureux, ce n'est plus possible. Il faut exposer les situations, argumenter, se poser des questions. Qui mieux que les professionnels sont en mesure de nous rendre compte de leur vécu. 

Ce n'est pas tout à fait une première pour Le Media social. Lors du premier confinement, nous avions proposé à Ève Guillaume, directrice d'Ehpad en Seine-Saint-Denis de tenir un carnet de bord hebdomadaire. Les réactions de nos lecteurs furent très positives puisqu'on permettait à chacun de rentrer dans la « cuisine » d'un Ehpad.

Voilà pourquoi Le Media Social a décidé de prolonger cette expérience en lançant ce carnet de bord hebdomadaire à quatre voix, les voix de quatre professionnelles de secteurs différents. Pour « ouvrir le bal », nous avons demandé à Ève Guillaume (de nouveau), Christel Prado, Dafna Mouchenik et Laura Izzo de tenir à tour de rôle ce carnet de bord. Qu'elles en soient ici remerciées. Évidemment, ces chroniques appellent le témoignage d'autres professionnels. À vos claviers ! 

Les quatre derniers Carnets de bord :

Accessibilité à tout pour tous : une compétence départementale ? par Christel Prado

Y a-t-il encore des toubibs pour les Ehpad ?, par Eve Guillaume

À l'épreuve des liens ; nouer ou délier ?, par Laura Izzo.

Une non-intervention qui coûte bien cher, par Dafna Mouchenik 

Les propos tenus par les professionnels dans le cadre de ce Carnet de bord  n'engagent pas la rédaction du Media social.

DafnaMOUCHENIK
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