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Tribune libre06 avril 2021
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La protection de l’enfance et les médias

Éducatrice en AEMO (action éducative en milieu ouvert) à Paris, Laura Izzo revient sur un dossier sensible : les relations avec les médias qui n'ont tendance à retenir que les failles de la protection de l'enfance. Il importe de poser un regard plus nuancé.

Au cours d’un premier entretien d’AEMO, ma cheffe de service présente le dispositif d’accompagnement. Depuis quelques années maintenant, cette rencontre initiale est parasitée par un amoncellement de formalismes administratifs qui se sont ajoutés les uns aux autres tel un mille-feuille : livret d'accueil, projet personnalisé, projet pour l’enfant, notamment. Souvent, les parents sont un peu hébétés par la somme d’informations qu’il leur faut retenir en si peu de temps et le nombre de feuillets qui leur est délivré.

Autorisation de sorties

Lorsque nous recevons Madame N., classiquement ma cheffe de service, après avoir relu avec elle, les attendus énoncés par le juge des enfants dans sa décision, lui remet les documents en question, parmi lesquels une autorisation parentale de sortie. Elle explique : l’éducatrice référente peut proposer des sorties ou des activités avec vos enfants, bien évidemment, cela se discute avant avec vous, mais cela nécessite votre autorisation préalable. Madame N., écoute, attentive, mais lorsque ma cheffe glisse vers elle le papier en question, je la vois littéralement plonger le nez dans la feuille et s’absorber dans sa lecture.

« Ça fait peur, vous avez vu ? » 

Le silence s'étire étrangement, elle a eu le temps de lire le papier cent fois ! De toute évidence cette question de sortie et d’activités la laisse perplexe. Ma cheffe de service ajoute alors : « Vous pouvez prendre le papier et y réfléchir, de toute façon cela n’est pas obligatoire, vous pouvez refuser ou attendre de mieux nous connaître. »

L’effet est immédiat, Madame N. redresse la tête visiblement soulagée : « Aaaah oui ! Je préfère parce que vous savez j’avais très peur avant de venir, parce que heu… bon… vous avez vu le documentaire à la télé ? Ça fait peur, hein, laisser ses enfants avec un éducateur ola la, bon vous, vous êtes éducatrice ! je sais qu’ils cherchent le buzz, on m’a expliqué déjà, mais quand même… après on s’inquiète quoi, normal... vous... vous comprenez ? Vous l’avez vu ? »

« Les éducateurs qui tapent les enfants » 

Madame N. triture nerveusement une mèche de cheveux, ses deux petits garçons jouent un peu plus loin avec une cuisine miniature, touillant des gloubi-boulgas imaginaires dans de minuscules casseroles de plastique jaune.

« Quel documentaire ? », je demande. « Ben, vous savez celui sur les éducateurs qui tapent les enfants ! Vous êtes pas fâchée hein ? Je dis pas ça pour vous !

Détour par l'Antiquité 

Nous y voilà ! Les dieux de l'Antiquité se souciaient peu de la protection de l'enfance et les prophéties des oracles donnaient lieu à un grand nombre d'infanticides. Chronos dévore ses enfants les uns après les autres, Laïos et Jocaste abandonnent Œdipe sur le mont Cithéron après lui avoir percé les chevilles pour le suspendre à un arbre et si le petit Héraclès n'avait pas fait preuve d'une force tout herculéenne, il serait mort étranglé par les serpents que Héra, lassée des infidélités de Zeus, dépose dans son berceau pour se venger.

« Anges dans un enfer » 

Plus sérieusement en pleine révolution industrielle, Victor Hugo, poète, mais aussi homme politique, socialement engagé, dénonçait le travail des enfants de son temps dans son poème Melancholia extrait des Contemplations en ces mots :

« Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ? / Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ? / Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ? / Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules / Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement / Dans la même prison le même mouvement. Accroupis sous les dents d'une machine sombre / Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre / Innocents dans un bagne, anges dans un enfer / Ils travaillent. » 

Des enfants plus dociles

En France, le travail des enfants a été progressivement interdit pour les plus jeunes et strictement encadré, mais aujourd'hui encore, nous n'ignorons pas que le cuivre, l'aluminium ou le tantale nécessaires à la sauvegarde des précieuses données stockées sur nos téléphones portables sont recueillis en dehors de nos frontières, par de jeunes enfants. Selon un rapport d'Amnesty international, les enfants sont privilégiés pour ces tâches, car plus dociles et plus fins, ils peuvent donc se faufiler plus facilement dans les mines et les boyaux les plus étroits. C'est ce que décrivait Zola dans Germinal en 1884.

Beaucoup reste à faire 

C'est dire que la protection de l'enfance s'est créée et constituée en France au fil des évolutions sociétales, les représentations et le regard porté sur les enfants se sont construits, parfois déconstruits le long des siècles, rien n'est jamais définitivement acquis et beaucoup reste encore à faire ou à parfaire.

Il suffit pour cela de penser à la condition des mineurs isolés étrangers qui sont bien trop nombreux à être laissés livrés à eux-mêmes et aux dangers de la rue, dans des conditions indignes d'un État de droit alors qu'ils devraient bénéficier d'une mise à l'abri systématique via les services de l'aide social à l'enfance.

Ne pas glisser la poussière sous le tapis

Ce sont là de tristes réalités et il n’est pas question de glisser la poussière sous le tapis ou de nier les dysfonctionnements quand ils existent, loin de là. Tout acte de maltraitance doit être signalé et sanctionné, il n’y a aucune ambiguïté sur ce point.

Mais, je regrette de constater combien la protection de l’enfance n’est aujourd’hui, le plus souvent, représentée dans les médias que sous un angle excessivement anxiogène. Les raccourcis hâtifs et les propos erronés parfois participent d’une représentation catastrophiste du secteur.

Notre profession en mal de reconnaissance et de légitimité souffre de ce regard, qui, s’il a le mérite d’en dénoncer les points obscurs, ne propose que trop peu en contre champ ses réussites, ses initiatives créatives, ses succès ou encore les compétences de la grande majorité de ses professionnels, confrontés à des conditions de travail difficiles.

Confusion sur les chiffres

J'avoue que parfois face à un de ces documentaires la lassitude et l’agacement me gagnent. Quand j’entends qu’il y aurait en France près de 320 000 enfants placés ! À chaque fois, intérieurement, je grommelle, non il n’y a pas 320 000 enfants placés en France. Ce chiffre correspond au nombre de mineurs pris en charge au titre de la protection de l’enfance, toutes mesures confondues, y compris les mesures d’AEMO par exemple ! Et quand des salariés non diplômés, sans formation, sont présentés comme des éducateurs, alors là je bouillonne carrément et éteins l’écran.

Regard positif

Comme pour m'insuffler une brise de nuance, au moment où j'écris ce carnet de bord, un reportage sur le village d’enfants d’Amboise apporte cette fois un regard positif sur le travail éducatif mené auprès des gamins qui y sont accueillis. Bon, les commentaires en voix off, qui s’émerveillent sur le fait que bien que n’ayant pas d’enfant lui-même l’éducateur sache trouver « les paroles d’un père », sont un tantinet guimauve, et viennent accentuer ce qui teinte implicitement tout le reportage : « la substitution parentale ».

Affection et attachement

Mais bref, je ne vais pas faire ma fine bouche, ici enfin une équipe éducative bienveillante, à l’écoute et professionnelle. D’ailleurs l'affection et l’attachement réciproque des minots, comme des éducateurs, n’y sont pas occultés. En congé, l'éducatrice vaquant à ses courses, voit la paire de chaussures désirée par une fillette de la maison. Tout de suite, elle pense à la petite et lui envoie la photo des chaussures convoitées. Le lendemain, la fillette ira les acheter, remerciant d’un SMS l’éducatrice d’avoir pensé à elle durant ses vacances.

Souffrance à accompagner

C’est là un exemple très touchant, d'un lien éducatif tissé du quotidien, qui témoigne de la permanence dans la sollicitude et l’intérêt pour l’enfant. Quand une autre fillette, submergée par ses émotions, fait une crise, elle est invitée à s’isoler, aucun éducateur ne cherche à la bâillonner avec un coussin ou à la maintenir au sol d’une clef de bras ! Son comportement est entendu comme une souffrance à accompagner et à panser. Voilà qui est rassérénant.

L'AEMO totalement occultée

De l’AEMO dans les reportages sur la protection de l’enfance, il n’est généralement jamais question ! Le travail éducatif en milieu ouvert est probablement perçu comme moins bouleversant, la fibre émotionnelle y est plus discrète, nous ne partageons pas le quotidien des enfants et ceux-ci vivent toujours chez leurs parents ou un tiers digne de confiance. À peine est-il parfois évoqué un « accompagnement éducatif », associé à une mainlevée de placement et un retour à domicile de l’enfant.

L’AEMO n’existe qu’articulée au placement, avant ou après, rien sur la spécificité de ses missions et de ses pratiques. Je me prends à rêver : à quand un reportage de qualité sur le travail éducatif en milieu ouvert ?

Un Carnet de bord à quatre voix

En ces temps de crise sanitaire, les missions du travail social et médico-social sont, chaque jour, remises sur la table et de plus en plus placées sous le regard du grand public. Si, voici quelque temps, il était (peut-être) possible de vivre caché pour vivre heureux, ce n'est plus possible. Il faut exposer les situations, argumenter, se poser des questions. Qui mieux que les professionnels sont en mesure de nous rendre compte de leur vécu.

Ce n'est pas tout à fait une première pour Le Media Social. Lors du premier confinement, nous avions proposé à Ève Guillaume, directrice d'Ehpad en Seine-Saint-Denis, de tenir un carnet de bord hebdomadaire. Les réactions de nos lecteurs furent très positives puisqu'on permettait à chacun de rentrer dans la « cuisine » d'un Ehpad.

Voilà pourquoi Le Media Social a décidé de prolonger cette expérience en lançant ce carnet de bord hebdomadaire à quatre voix *, les voix de quatre professionnelles de secteurs différents. Pour « ouvrir le bal », nous avons demandé à Ève Guillaume (de nouveau), Christel Prado, Dafna Mouchenik et Laura Izzo de tenir à tour de rôle ce carnet de bord. Qu'elles en soient ici remerciées. Évidemment, ces chroniques appellent le témoignage d'autres professionnels. À vos claviers !

Les propos tenus par  les professionnels dans le cadre de ce Carnet de bord n'engagent pas la rédaction du Media social.

Les précédentes chroniques :

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