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Article20 mars 2020
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Aide à domicile : la digue résistera-t-elle au coronavirus ?

Fragilisée par des années de négligences des pouvoirs publics, l'aide à domicile est en situation délicate depuis le début du confinement lié au Covid-19. Le manque flagrant de masques risque d'empêcher les professionnels de rester au chevet de personnes âgées affaiblies.

Ce jeudi 19 mars, trois jours après le début du confinement, nous avons reçu le mail d'Amélie, une aide à domicile de Seine-Maritime. Un véritable appel au secours d'une représentante d'une profession rarement citée comme prioritaire. 

« Je ne tiendrai pas encore longtemps » 

« Ici nous ne sommes pas protégés correctement. Nous n'avons que des gants et un peu de gel hydroalcoolique. En ce qui concerne les masques, nous ne sommes soi-disant pas prioritaires pour que notre structure soit approvisionnée, malgré les relances de notre responsable. Je trouve cela honteux, car nous travaillons sans protection et mis complètement de côté par le ministère de la santé. Il faut rappeler à tout le monde, que nous travaillons pour des personnes âgées, qui nous le savons tous, sont faibles. Les bénéficiaires le vivent mal pour certains, car ils ont dû mal à se dire qu'ils ne verront pas leur famille. Et d'autres ont vraiment peur du Covid-19. Je les rassure, mais ce n'est pas toujours simple. Pour moi, je ne tiendrai pas encore longtemps, au vu que nous n'avons pas de protections. Il est inconcevable de travailler sans masques ! Nous, auxiliaires de vie, nous voulons être entendus sur notre sécurité. Notre santé ! »

Espoir d'arrivée de masques en masse

Un rapide tour de piste dans le secteur montre que les inquiétudes de cette professionnelle sont fondées. Secrétaire général de la Fnaafp/CSF, Stéphane Landreau faisait part de ses grandes inquiétudes le 17 mars. Il espérait cependant qu'arrivent en masse des masques pour les professionnels après un arrêté inscrivant le domicile comme une profession prioritaire. 

Un quart des demandes satisfaites

Trois jours plus tard, la situation n'a pas fondamentalement changé. L'inquiétude est toujours de mise. « Nous sommes censés recevoir neuf masques par semaine et par salarié, explique Stéphane Landreau. En fait, c'est loin d'être le cas. Moins d'un quart des structures ont demandé et obtenu des masques. » Certaines pharmacies, bousculées par le nombre de demandes et leurs faibles stocks,  en viennent même à nier le caractère prioritaire de l'aide à domicile. 

 « Il faut tenir un discours de vérité »

« Il y a un décalage entre le discours officiel et la réalité de terrain. À un moment, il faut tenir un discours de vérité », assène Stéphane Landreau. Sur le plan de l'absentéisme, le responsable de la fédération estime qu'il est possible pour les professionnels de faire garder leurs enfants. Il est important de faire remonter le taux d'activité dans les structures. Dans une association du Val d'Oise, l'activité serait tombée à 4 % de la normale. Les enjeux économiques ne sont jamais très loin.

Le dilemme des proches

Dans un texte publié par Libération, le chanteur Magyd Cherfi parle de la relation avec sa mère, 80 ans, seule depuis le coronavirus. « Elle a peur de la mort bien sûr, mais peur d'être abandonnée surtout. Et nous les enfants, on s'écartèle entre l'éloignement qui la préserverait de toute infection ou l'approcher en prenant le risque du virus qui accompagne caresses et embrassades. Que faire ? La tuer en l'abandonnant ou l'achever en la recouvrant de tout l'amour qui la maintient encore debout ? »   

« Combien de temps va-t-on tenir ? » 

Président de la fédération d'associations d'aide à domicile UNA, Guillaume Quercy ne cache pas sa colère. « Les professionnels sont admirables, mais inquiets. Il faut du matériel pour intervenir en toute sécurité. Je ne sais pas combien de temps on va tenir. » Si le secteur est si fragile, rappelle-t-il, c'est que depuis quinze ans il a été abandonné. On paye aujourd'hui une si longue période d'abandon.

« Qui est le pilote dans l'avion ? »

Le président de l'UNA rappelle que la consigne officielle est de libérer des lits hospitaliers pour prendre en charge les cas graves du coronavirus. Donc, la société a besoin de professionnels du domicile. Mais ceux-ci sont désarmés pour intervenir, faute notamment de masques. Il réclame pour les structures des consignes claires alors que circulent des informations contradictoires. « Qui est le pilote dans l'avion ? », s'exclame-t-il.

« Les nuits sont difficiles... » 

Finalement, son angoisse, Guillaume Quercy l'a exprimé le mieux dans un tweet daté du 19 mars : « Les nuits sont difficiles. Pas une minute sans penser aux personnes fragiles à domicile et aux aides à domicile qui continuent leur travail pour les actes essentiels. La digue du domicile peut-elle tenir sans matériel suffisant, et réduire le niveau de submersion des hôpitaux ? »       

Les anticipations d'une association

Par rapport à beaucoup de ses collègues directeurs de structures associatives, Zacharie Mauge est dans une situation moins inconfortable. À la tête de l'association Asad qui emploie dans le sud de l'Essonne 150 salariés dans trois activités (aide à domicile, soins infirmiers et équipes Alzheimer), il explique avoir anticipé la survenue du coronavirus. « Dès la mi-février, nous avons commencé à travailler sur ce dossier, en constituant des stocks de matériel. Quand j'ai vu le vent tourner, j'ai harcelé l'ARS pour récupérer trois mille masques. » Un trésor de guerre qu'il est allé chercher lui-même au siège de l'ARS un samedi matin...

Mais ce stock, il n'a pu l'avoir que parce qu'il héberge un service infirmier. Toute seule, l'aide à domicile n'est jamais prioritaire. De toute façon, à raison de deux masques par salarié et par jour, il ne peut tenir que quatorze jours. Il prévoit donc de commander 600 masques en tissu à des industriels. 

Pour réduire le taux d'absentéisme qui tourne autour de 30 %, le directeur a fait le siège des municipalités (en pleine préparation des élections) pour qu'elles mettent en place une garde des enfants. C'est désormais fait. Et pour ne rien laisser au hasard, l'association a signé un partenariat avec une clinique pour prendre en charge les salariés touchés. « On est prêt », résume Zacharie Mauge.  

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NoëlBOUTTIER
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