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Tribune libre23 novembre 2020
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Aide à domicile : une non-intervention qui coûte bien cher

Après Eve Guillaume et Christel Prado, c'est au tour de Dafna Mouchenik de nous proposer son "carnet de bord" mensuel. Directrice d'une structure parisienne d'aide à domicile, elle raconte le dévouement de ses équipes et l'absurdité d'un mode de financement aveugle au travail fourni.

L’histoire que j’ai envie de vous raconter commence par un SMS : « Désolé de vous déranger un dimanche, c’est pour un vieil ami dont le beau-père a été hospitalisé Covid et qui cherche en urgence quelqu’un pour s’occuper de sa maman qui ne peut rester seule. Ils vivent à Paris. Pouvez-vous faire quelque chose ? »

Dès lundi, Mélanie s’est rendue sur place pour rencontrer cette dame et sa famille. Ce n’est pas qu’elle n’avait rien à faire ce jour-là, non. Elle a bougé un RDV là, déplacé un entretien ici, remis à plus tard un dossier qu’elle devait rendre avant-hier. En les ayant en ligne, elle a senti le désarroi des enfants, l’importance pour eux qu’ils se rencontrent tout de suite, maintenant.

Supplément d'âme

Mélanie ne paye pas de mine comme ça. C’est une personne discrète, pas le genre à se la raconter. Une naturelle humilité, une jolie simplicité en même temps qu’une belle générosité, un supplément d’âme et la dose d’humour qu’il nous faut à tous pour faire ces métiers.

Bref la voilà chez cette dame, sa fille est auprès d’elle. Elle explique : « Maman a la maladie de Parkinson, c’est mon beau-père qui habituellement s’occupe d’elle, il ne la laisse jamais seule. Nous sentions bien que ça se compliquait ces derniers temps mais ils refusaient catégoriquement que nous leur venions en aide. Maintenant qu’il est hospitalisé, nous avons pris, mes frères et moi, le relais dans l’urgence ». Une famille dévouée. 

Mobilisation générale

Depuis plus d’une semaine, les enfants, tous en âge d’être eux-mêmes grands-parents (génération sandwich bien occupée à soutenir leurs parents et à garder leurs petits-enfants pour venir en aide à leurs propres enfants), se sont organisés pour dormir à tour de rôle chaque nuit chez leur mère. Ils ont demandé à la femme de ménage de venir le plus possible. Ils ont vu avec une amie de la famille pour qu’elle passe lorsque personne ne peut être là… Ils ont fait tout ce qu’ils ont pu, mais voilà, cette situation qui ne devait être que temporaire n’en finit pas de durer.

Créer du lien pour apaiser

Mélanie rassure « nous pouvons vous aider », s’inquiète de la situation financière de la famille car tout cela coûte cher : « Je peux vous aider à monter le dossier APA, votre maman devrait y avoir droit ». La jeune assistante sociale sourit, mais avec le port du masque compliqué d’envoyer des messages de sympathie, pas possible non plus de tenir la main à cette vieille dame qu’elle sent inquiète, réticente à l’idée que des inconnues viennent chez elle. Elle y consent tout de même. C’est ça aussi le talent de ceux qui font le même métier (souvent appelés responsables de secteur) que Mélanie. Ils apprivoisent, ils créent du lien, pour rassurer et apaiser. C’est grâce à eux que la porte s’ouvrira plus tard sur l’aide à domicile... enfin la plupart du temps.

« Lorsque notre beau-père reviendra de l’hôpital, il sera encore certainement très fatigué. Il faudra que l’aide à domicile continue à venir. Vous pouvez démarrer quand ? Jeudi serait l’idéal. »

Opération « libérer un créneau »  

Alors comment dire ? Les plannings sont pleins à craquer ! Nous avons dans notre service quatre postes d’auxiliaires de vie à pourvoir mais nous ne parvenons à recruter personne (non pas que personne ne postule mais pas toujours les bons profils...). Mais Mélanie ne dit pas ça bien sûr. Mélanie dans sa tête, elle est déjà en train de jouer à Tetris.

Elle se dit, si je téléphone à « Madame Trop Mimi » pour qu’on passe plus tôt chez elle et que j’appelle la fille de « Monsieur Dégage de chez moi » pour que nous venions plus tard, que je vois avec les fils de la dame qui adore Houria pour faire le changement d’auxiliaire, ça libérerait un créneau pour que Florence puisse se rendre tous les jours aux horaires convenus près de cette dame. « Oui, je devrais pouvoir organiser la venue de l’aide à domicile rapidement ».

Reste le week-end...

Elles se quittent, la fille et la dame rassurées, « bien mignonne cette petite ». Mélanie rentre au bureau, appelle Florence : « C’est OK pour vous si je fais tous ces changements ? Je vais être obligée de vous retirer Madame qui adore Houria, ça ne vous embête pas trop ? Super merci, sans vous, j’étais sans solution pour cette dame ! ». Rappelle la fille de... « Je vous confirme que nous prenons le relais. Florence viendra tous les jours, vous verrez, elle est vraiment très bien. Reste à ce que je trouve une solution pour les week-ends. »

Mordant et niaque au cœur

Florence, aide à domicile dans mon service depuis bientôt trois ans est spontanée, un peu sans filtre, pas le genre à se laisser faire : « T'as pas connu ça,  l'envie de t'en sortir distribuer des patates, Des gauches droites » (1). Je sens que la vie n’a pas été toujours tendre avec elle, qu’elle en a gardé du mordant et la niaque au cœur. Durant le premier confinement, elle est de celles qui ont travaillé tous les jours, des heures à n’en plus finir pour ne laisser personne seule. Un soir, la police ne l’a pas laissée monter dans le RER qui la ramenait chez elle, ils n’ont pas cru qu’elle venait d’aussi loin pour s’occuper ainsi des vieux parisiens…

Colère de Monsieur Vé-éner

Le jour convenu, Florence est là souriante et à l’heure, sur le palier de Madame dont le mari est hospitalisé. Ça lui fait tout drôle lorsqu’un Monsieur Super vé-éner lui a ouvert la porte : « Pourquoi êtes-vous là à cette heure ?! On vous avait dit de venir dans l’après-midi que le matin ce n’était pas la peine ! Vous êtes Marie ? On m’a annoncé une Marie ! c’est quoi ce bordel ? ». La pauvre Florence a bien tenté d’en placer une, mais elle-même n’y comprenait rien : « Attendez, je vais appeler Mélanie. Elle a sûrement une explication, peut-être que le service a oublié de m’informer d’un changement ». Mais Monsieur Vé-éner n’attend pas. Coup de tête balayette, il dégage l’auxiliaire de vie. J’exagère à peine, Florence s’est retrouvée étalée de tout son long dans le couloir de l’immeuble. Le truc de dingue, c’est que lorsqu’elle nous a appelés pour nous raconter ce qu’il s’était passé, elle s’en voulait : « Je ne sais pas, j’ai dû faire un truc malgré moi qui a déclenché sa colère… »

Mort du Covid

Mélanie, sidérée, a appelé la fille qu’elle avait rencontrée lors de sa visite pour comprendre. « J’ai appelé hier, je vous ai dit que nous suspendions tout. Dites à Florence combien je suis désolée ». Habiba se rappelle bien d’avoir eu une dame au téléphone à ce sujet. Elle avait dit ne pas savoir encore s’il fallait annuler ou non nos interventions, qu’elle rappellerait… oui, mais entre-temps le mari de sa maman était mort à l’hôpital du Covid. Tous les siens étaient KO, sonnés par la douleur. Personne n’avait rappelé. « Coup-tête-balayette » était visiblement le fils du Monsieur. Lorsqu’elle sut ça, Florence n’eut pas le cœur de porter plainte, comme si la douleur autorisait l’autre à la prendre pour punching-ball. « Ça va aller, laissez tomber ».

Financement sur fonds propres

Nous ne serons jamais payés pour ce travail. Pourtant elle en a passé des heures Mélanie à chercher des solutions pour cette famille, à bouger tous les plannings, à négocier avec chacun et Florence a perdu sa demi-journée, choquée qu’elle était par l’altercation. C’est mon service qui a financé sur ses fonds propres leurs rémunérations, les Saad n’étant payé que pour les heures réalisées à domicile par l’auxiliaire de vie, le travail de Mélanie n’est facturé à personne, urgence ou pas.

Modèle absurde

Des histoires comme celle-là sont le quotidien des professionnels du secteur, rien d’exceptionnel. Elle vient interroger le modèle absurde d’un financement à l’heure et souligner la nécessité d’une réforme de notre secteur en profondeur. Nous devons à la population la réactivité nécessaire face à certaines situations.

La loi Grand âge et autonomie devra permettre à Mélanie et l’ensemble des professionnels du domicile d’intervenir dans l’urgence sans craindre pour l’équilibre financier de leurs services.

(1) Extrait de la chanson « Face à la mer » de Passi et Calogero.

« Carnet de bord » pour raconter votre vécu

Voici revenu le temps d'un confinement qui colporte interrogations professionnelles et périls sanitaires. Les missions du travail social et médico-social sont, chaque jour, remises sur la table et de plus en plus placées sous le regard du grand public. Si voici quelque temps, il était (peut-être) possible de vivre caché pour vivre heureux, ce n'est plus possible. Il faut exposer les situations, argumenter, se poser des questions. Qui mieux que les professionnels sont en mesure de nous rendre compte de leur vécu. 

Voilà pourquoi Le Media Social a décidé de lancer ce « Carnet de bord » hebdomadaire pour laisser s'exprimer quatre professionnelles de secteurs différents. Pour « ouvrir le bal », nous avons demandé à Eve Guillaume, Christel Prado, Dafna Mouchenik et Laura Izzo de tenir à tour de rôle ce carnet de bord. Qu'elles en soient ici remerciées. Évidemment, ces chroniques appellent les réactions d'autres professionnels. À vos claviers !

Les propos tenus par les professionnels dans le cadre de ce « Carnet de bord » n'engagent pas la rédaction du Media Social.

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