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Tribune libre22 février 2021
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Monsieur "tout nu dans sa serviette"

Dafna Mouchenik dirige une structure parisienne d'aide à domicile. Dans ce quatrième "Carnet de bord", elle nous raconte la lassitude qui s'installe parfois : accompagner les personnes au mieux ne suffit pas, il faut aussi convaincre les tuteurs de couvrir des dépenses pourtant nécessaires.

L’histoire que je veux vous raconter commence par le mail le plus gonflé de ce début 2021 (ça ne sera pas le dernier, l’année ne fait que commencer). En résumé ça dit : « Bonjour, bonne année. Ok pour l’achat d’un micro-ondes si l’ancien est cassé (c’est le message d’un tuteur). Mais Monsieur ayant de faibles ressources, votre service pourrait-il s’en charger pour ainsi lui éviter les frais de livraison. Par ailleurs, pourriez-vous avancer les frais nécessaires à cet achat ».

Éviter les frais de livraison ?! Il imagine quoi, que l’aide à domicile a la force de Schwarzenegger et le cou de Rocky. Tranquillou, elle le transporterait sur sa tête, le Monsieur accroché à un bras et le cabas sur l’autre. Avancer les frais, mais oui c’est vrai que de l’argent tombe de nos poches, les services d’aide à domicile et leurs professionnels en ont tant qu’ils tapissent leurs murs de billets de banque !

« C’est un Monsieur pour vous ! »

Ça fait des années que Seb [1] se démène pour ce Monsieur. L’assistante sociale de l’hôpital lui avait demandé d’organiser en urgence son soutien à domicile : « Ce n’est pas un cadeau que je vous fais, vous verrez mais il a vraiment besoin d’aide. C’est un Monsieur pour vous ! »

C’est vrai que Seb est un peu le Capitaine Flam [2] de notre service : les causes perdues, les malheureux (même teigneux), les sans-le-sou, les seuls au monde, plus que les autres encore, doivent être soutenus et accompagnés… (Sur ce coup, il fait équipe avec Marie. À eux deux, ils sont les Mulder et Scully du domicile, les Robin des bois et Petit Jean du soutien pour tous).

Ni une ni deux, il a enfourché son vélo pour se rendre auprès de lui. Le vieux convalescent l’a accueilli tout nu dans sa serviette qui lui servait de pagne [3]  dans un appartement vétuste au parfum d’urine. Pas de rouge au front, ni de savon à la main, un personnage tout droit sorti des valseuses [4] : « On n'est pas bien, là ? Putain merde ! Tu vois ! Quand on nous fait pas chier, on s'contente de joies simples ! ».

Courant d’air

Seb est parvenu à lui expliquer qu’il n’était pas là pour réparer le carreau que les pompiers avaient cassé pour le secourir. Après une longue négociation, Monsieur « tout nu dans sa serviette » acceptait enfin le passage d’une auxiliaire de vie indispensable à sa situation. Ravi de cette rencontre (c’est vrai que Seb est un mec super, les gens l’adorent !) notre « sans chemise, sans pantalon » l’a raccompagné jusqu’à l’ascenseur, Seb déjà en retard sur la suite de sa journée essayant à présent de s’échapper rapidement.

Et là claque ! Courant d’air, la porte de l’appartement se ferme laissant Monsieur ahuri et toujours aussi dévêtu, prisonnier de son palier. Seb y a passé son après-midi, Marie a géré pour lui le reste de sa journée. Ça commençait fort !

N'a pas tenu deux jours à l'hôpital

Ancien musicien, fauché comme les blés, aussi mignon que désagréable (le docteur Jekyll et Mister Hyde des titis parisiens, ils sont plusieurs dans sa tête), une vie décousue, hygiène de vie déplorable. Ça n’a pas été une mince affaire que de lui trouver l’auxiliaire qui saurait se glisser dans son quotidien assez discrètement pour ne pas s’en faire jeter, mais suffisamment présente pour savoir le raisonner… C’est qu’il sait en découdre si on a dans l’idée de lui imposer quoi que ce soit, il en a dégagé des aides à domicile avant qu’on trouve la bonne !

Covid de la première heure, comorbidité de par son âge, son diabète, ses kebabs quotidiens, son manque de textile quelles que soient les saisons… son médecin a eu la drôle d’idée de le faire hospitaliser. Pauvres soignants qui n’avaient rien demandé. Ils ont bien vu de quel bois il se chauffe si on lui casse les pieds (ou pas d’ailleurs !).

Ça n’a pas tenu deux jours ! Mourant ou pas, retour fissa à la maison. Après ça, tout le monde a regardé différemment l’aide à domicile qui savait s’en faire accepter. C’est elle qui a pris soin de lui, lorsqu’il était encore contagieux, et que pour la protéger, je ne disposais que de masques de plongée et de ponchos jetables en plastique !

Chaque jour, Françoise ramasse, nettoie

Cette perle rare, cette fantastique, celle qui sait faire avec un Monsieur, un coup sans chemise, un coup sans pantalon, qu’il soit de bonne ou de mauvaise humeur, c’est Françoise. Il faut voir le lien qui s’est tissé entre ces deux-là. Il faut voir Françoise rire avec ce monsieur pas facile, il faut mesurer combien ce lien était incertain avant qu’il ne se crée. Elle s’est fondue dans son quotidien. Elle l’écoute lui expliquer « qu’on vient au monde tout nu, tout le reste c'est du superflu [5] ». Elle lui sourit mais la vérité elle la connaît. Monsieur se souille. Dans sa tête désordonnée où la raison déraisonne, il refuse de porter des protections.

Aussi, s’habille-t-il le matin mais finit-il par retirer ses vêtements lorsque sa vessie trop pleine cède, mouillant bas de chemise et fond de pantalon. Comme s’il était plus digne de vivre tout nu que de porter un lange entre les jambes. Elle n’essaie plus de le faire changer d’avis, c’est peine perdue. Elle retrouve les vêtements aux quatre coins de l’appartement. Chaque jour, elle les ramasse. Chaque jour, elle nettoie le sol du logement, espérant en défaire l’odeur ocre et putride qui s’y incruste. Plusieurs fois par semaine, elle se rend à la laverie car pour bien compliquer les choses, Monsieur n’a pas de machine à laver. Dans cet appartement, rien n’est nickel et pour cause.

Payer de sa poche

Quelqu’un d’extérieur à la situation pourrait se demander ce que nous y faisons et pourtant, sans la présence de Françoise, sa constance, sa bienveillance, ça serait le chaos. Parfois, elle parvient à le convaincre de la laisser cuisiner, ou elle lui apporte un plat qu’elle a préparé chez elle. C’est toujours un Kebab de moins qui ne donnera pas force et vigueur à son diabète. Monsieur sort encore pour aller s’en acheter…

Souvent, lorsqu’il n’a plus d’argent, elle paye de sa poche les produits de première nécessité : « Que voulez-vous, je ne peux pas le laisser sans rien à manger… » Dans ces moments-là, Seb enfourche à nouveau son vélo, se rend chez son protégé, rembourse l’auxiliaire, récupère les tickets et espère que le tuteur nous restituera cette somme à nous. Rien n’est moins sûr… D’ailleurs, cette histoire de tuteur, c’est grâce à Seb. C’est lui qui a signalé au Procureur la précarité de la situation et la nécessité de le mettre sous protection. L’idée était notamment de gérer pour lui un budget trop petit pour les 30 (et parfois 31) jours composant le mois.

Alors évidemment, de recevoir pareil message, ça le fâche (grave !) Seb (même si celui qui l’envoie semble né avant la honte comme dirait Mélanie [6]). Il sait bien que ce Monsieur n’a pas d’argent. Lui et Françoise déploient déjà tellement d’énergie, tant de temps que nous ne facturerons jamais, avançant déjà des sommes que nous ne sommes pas certains de nous voir un jour remboursées. Alors comment même penser leur/nous en demander davantage ?

[1] Responsable de secteur/travailleur social/coordinateur et ange gardien.

[2] Dessin animé culte japonais des années 80.

[3] Au suivant, Jacques Brel.

[4] Les Valseuses, film de Bertrand Blier.

[5] Danser sans chemise, sans pantalon, Rika Zaraï.

[6]  Aide à domicile : une non-intervention qui coûte bien cher.

Un « Carnet de bord »  à quatre voix

En ces temps de crise sanitaire, les missions du travail social et médico-social sont, chaque jour, remises sur la table et placées sous le regard du grand public. Si, voici quelque temps, il était (peut-être) possible de vivre caché pour vivre heureux, ce n'est plus possible. Il faut exposer les situations, argumenter, se poser des questions. Qui mieux que les professionnels sont en mesure de rendre compte de leur vécu.

Ce n'est pas tout à fait une première pour Le Media Social. Lors du premier confinement, nous avions proposé à Ève Guillaume, directrice d'Ehpad en Seine-Saint-Denis, de tenir un carnet de bord hebdomadaire. Les réactions de nos lecteurs furent très positives puisqu'on permettait à chacun de rentrer dans la « cuisine » d'un Ehpad.

Voilà pourquoi Le Media Social a décidé de prolonger cette expérience en lançant ce carnet de bord hebdomadaire à quatre voix *, les voix de quatre professionnelles de secteurs différents. Pour « ouvrir le bal », nous avons demandé à Ève Guillaume (de nouveau), Christel Prado, Dafna Mouchenik et Laura Izzo de tenir à tour de rôle ce carnet de bord. Qu'elles en soient ici remerciées. Évidemment, ces chroniques appellent le témoignage d'autres professionnels. À vos claviers !

* Les propos tenus par les professionnels dans le cadre de ce « Carnet de bord »  n'engagent pas la rédaction du Media social.

Les quatre précédents « Carnets de bord » : 

DafnaMOUCHENIK
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