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Tribune libre08 mars 2021
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L’enfant et le parent malade

Laura Izzo, qui travaille dans un service de protection de l'enfance, témoigne des multiples situations où un enfant vit avec un parent rencontrant de graves problèmes psychiatriques. Quelle action avoir dans ce contexte pour protéger l'enfant sans l'éloigner (forcément) de son parent ?

Rubis, quinze ans, vit avec sa mère qui entasse dans l’appartement une foule d'objets hétéroclites dont elle ne parvient pas à se séparer. Madame B nettoie les boîtes de conserve vides et les aligne soigneusement dans le couloir de l’entrée. « Mais pour quoi faire ? », lui ai-je un jour demandé. « Ben, on sait jamais, ça peut servir ! », m’a-t-elle répondu, sincèrement étonnée par la question.

Elle ramasse tout

C’est ainsi, pour Madame B, tout peut potentiellement servir : les vieux journaux, les prospectus déposés dans les boîtes aux lettres, les anciens jouets d’enfant, les contenants vides, l’électroménager cassé, les boîtes de chaussures, les vêtements élimés, les bouteilles en plastique, etc. Elle ramasse sur les trottoirs ce dont les autres se délestent, et me montre fièrement ses trésors, en l'occurrence trois plaques de cuisson électrique adossées au mur de sa cuisine.

Encombrement maximal 

« Vous avez vu ce que les gens jettent, c’est dingue quand même, elles fonctionnent hein ! J’ai vérifié ! » L’appartement est tellement encombré qu’il devient difficile de s’y mouvoir. Une pièce surchargée devenue inaccessible contraint Rubis à partager la chambre de sa mère. L’adolescente n’a aucune intimité.

Je tente de valoriser Madame, mettant en relief la qualité écologique de sa démarche et lui propose de faire don de ses trouvailles à des associations. Elle ouvre les yeux ronds telle une chouette effraie : « Mais pourquoi ? ça peut me servir si j’en ai besoin un jour ! »

Désordre psychologique

La syllogomanie ou accumulation compulsive est plus connue sous le nom de syndrome de Diogène en référence au philosophe grec que l’imagerie populaire associe à la jarre dans laquelle il logeait. Bizarrement pourtant, car Diogène vivant dans un dénuement extrême, prônait plutôt le détachement de tout bien et la dépossession matérielle. Mais à sa manière, il est probable que Madame B appréhende le spectre de la misère et tente, dans sa version contraire, de trouver l'autosuffisance chère à Diogène.

Rubis grandit, entourée du désordre psychique maternel, l’insalubrité, lentement, grignote l’espace.

Accès de violence

« Moi parfois j’ai peur d’être fou, je tape dans un coussin comme ça, pour me calmer, on dirait, heu, un fou quoi ! Vous croyez que c’est héréditaire, que je suis malade comme mon père ? », demande Hector, inquiet.

La pathologie psychiatrique de son père l’a confronté, très jeune, à la violence. Maintenant adolescent, Hector âgé de 15 ans, se sent habité par des accès de violence qui le dépassent et dans lesquelles, apeuré, il craint de reconnaître en lui l'hérédité paternelle.

Né dans les couloirs d'un hôpital

Madame R sur le point d’accoucher refuse que son mari la conduise à la maternité, elle rejette l’imminence de la naissance et veut garder l’enfant en elle. Le père paniqué, appelle les pompiers qui en milieu des cris et des eaux, doivent sédater Madame R, avant de pouvoir la transporter aux urgences. Dans l’affolement général, Arsène voit le jour dans les couloirs de l’hôpital à même le brancard.

Les jours suivants, nul ne peut s’approcher du bébé. Le pédiatre ne parvient pas à l’ausculter, sa mère mordant, tant les mains étrangères qui s’approchent, que les mains pourtant familières du père. Malgré plusieurs tentatives, personne ne parvient à avoir de contact avec le nouveau-né.

Étranges incantations

Une hospitalisation dans une unité thérapeutique mère/enfant est proposée, mais immédiatement éconduite par Madame R. Elle soliloque penchée sur l’enfant en marmonnant d'étranges incantations. Son état s’altérant de jour en jour, elle est hospitalisée sous contrainte plusieurs semaines avant de rejoindre hebdomadairement son domicile durant quelques jours dans le cadre d’une hospitalisation partielle.

Mesure d'AEMO

Un signalement est adressé au procureur et le placement n’est évité qu’à la condition expresse que le père fasse examiner régulièrement Arsène par le médecin de la PMI, qu’il se rende avec l’enfant régulièrement aux entretiens dans le cadre de la mesure d’AEMO nouvellement ordonnée, que la mère prenne scrupuleusement son traitement médicamenteux et accepte que le bébé soit vacciné. Faute de quoi, Arsène sera confié sans délai, à l’aide sociale à l’enfance et accueilli en pouponnière.

Soutien à la parentalité 

Quand l’enfant vit avec un parent psychiatriquement malade, psychotique, parfois délirant, gravement déprimé, parfois mélancolique, la vigilance à la qualité des soins prodigués, et bien évidemment au lien tissé, est primordiale. Le soutien à la parentalité, alors indispensable, est garant pour l’enfant de la présence d’un tiers qui ne le laisse pas seul, face au symptôme parental quel qu'il soit.

Dans certaines situations, si la séparation reste inévitable, le travail mené en amont dans le cadre de la mesure d’AEMO peut permettre que chacun accepte et accompagne au mieux cette séparation afin d'éviter qu’elle ne se fasse dans des conditions d’urgence dramatique.

Déni et honte

Le déni et la honte quant à la pathologie psychiatrique, trop souvent encore, empêchent que les familles reconnaissent et posent des mots justes sur ce à quoi l’enfant se trouve confronté. Il est pourtant nécessaire, pour construire un rapport au monde et aux autres le plus favorable à son épanouissement, que l’enfant puisse se représenter l’altération psychique dont souffre son parent pour ne pas s’y trouver lui-même les ailes engluées, telle un insecte dans un pot de confiture.

Troubles du développement

Si des unités d’accueil mère/bébé existent, et depuis quelques années, père/mère/bébé, les structures de soin, proposant un accompagnement global du parent et de l’enfant, sont bien trop rares. Pourtant, la prévention aux éventuels troubles du développement chez l’enfant dont le parent souffre de psychopathologie et l’accompagnement du lien est essentielle.

Ces lieux sont principalement dédiés aux parents de tout jeune bébé. L’enfant grandissant, les espaces thérapeutiques se divisent, et il m’est arrivé de constater que des centres médico-psychologiques traitent des parents psychotiques sans rien savoir des enfants.

Secret médical

Un collègue me confiait récemment qu’un psychiatre soignant le père psychotique d’une fratrie refusait, malgré la demande des enfants, en quête d’explications et de réassurance sur les symptômes de leur père, de les recevoir. Il s’agissait de ne pas braquer ce monsieur, au risque sinon de briser le lien thérapeutique. Ce médecin avait de bonnes raisons : le secret médical, ne pas rompre l’adhésion fragile aux soins indispensables. 

Inclure les enfants

Cependant, cette situation met, précisément, en relief l’absence d’accompagnement thérapeutique à la parentalité des patients psychotiques. Dans ce genre de situation, ne faudrait-il pas un dispositif d’accompagnement incluant les enfants et prenant en compte la spécificité des difficultés qu’ils expriment en lien avec les troubles du parent malade ? C’est finalement la psychiatre de l’équipe d’AEMO qui recevra, ponctuellement, les enfants pour répondre à leurs questions sur la pathologie paternelle.

Psychiatrie sinistrée

La psychiatrie est sinistrée, c’est un triste constat, les lieux manquent, les places d'accueil font défaut, les listes d’attente s’étirent, certains secteurs n’ont plus de psychiatres, les inégalités territoriales se creusent, l'encadrement soignant est réduit… Il existe çà et là des innovations et des élans créatifs, mais ils restent, faute de moyens, marginaux.

Dans le cadre des mesures d’AEMO, nous observons depuis plusieurs années, ce délitement de la psychiatrie et pire encore de la pédopsychiatrie. Il faut parfois plusieurs longs mois avant d'espérer obtenir un premier rendez-vous pour un enfant, dont l’état, durant ce temps, continue à se dégrader.

Effets de la crise sanitaire

La crise sanitaire actuelle, les confinements, l’isolement social, la peur de la contagion, accentuent les effets de stress, d’anxiété et parfois révèlent ou intensifient, chez les personnes vulnérables, les troubles psychiques. Nous avons besoin de structures et de soignants, afin que les parents souffrants soient épaulés, soutenus, rassurés, étayés si nécessaire, pour œuvrer ensemble dans un partenariat de qualité, vers l’intérêt de leurs enfants.

Un « Carnet de bord » à quatre voix

En ces temps de crise sanitaire, les missions du travail social et médico-social sont, chaque jour, remises sur la table et de plus en plus placées sous le regard du grand public. Si, voici quelque temps, il était (peut-être) possible de vivre caché pour vivre heureux, ce n'est plus possible. Il faut exposer les situations, argumenter, se poser des questions. Qui mieux que les professionnels sont en mesure de nous rendre compte de leur vécu.

Ce n'est pas tout à fait une première pour Le Media Social. Lors du premier confinement, nous avions proposé à Ève Guillaume, directrice d'Ehpad en Seine-Saint-Denis, de tenir un carnet de bord hebdomadaire. Les réactions de nos lecteurs furent très positives puisqu'on permettait à chacun de rentrer dans la « cuisine » d'un Ehpad.

Voilà pourquoi Le Media Social a décidé de prolonger cette expérience en lançant ce carnet de bord hebdomadaire à quatre voix *, les voix de quatre professionnelles de secteurs différents. Pour « ouvrir le bal », nous avons demandé à Ève Guillaume (de nouveau), Christel Prado, Dafna Mouchenik et Laura Izzo de tenir à tour de rôle ce carnet de bord. Qu'elles en soient ici remerciées. Évidemment, ces chroniques appellent le témoignage d'autres professionnels. À vos claviers !

Les propos tenus par les professionnels dans le cadre de ce Carnet de bord  n'engagent pas la rédaction du Media social.

Les quatre précédents « Carnets de bord » :

LauraIZZO
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