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Tribune libre23 février 2026
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Nouveaux comités en protection de l'enfance : œuvre de destruction programmée ?

Dans cette tribune libre*, le professeur Gilles Séraphin et la docteure Agnès Gindt-Ducros, deux anciens directeurs de l’Observatoire national de la protection de l’enfance (ONPE), reviennent sur la création du "comité scientifique permanent de la protection de l’enfance". Une instance qui risque de percuter les missions de l’ONPE.

Le 10 février 2026, le gouvernement annonce la création d’un énième comité, ce dernier étant intitulé « comité stratégique pour la refondation de la politique de protection de l’enfance ». Il est doublé d’un « comité scientifique permanent ». Présentation solennelle, mobilisation interministérielle, promesse d’expertise. Le rituel est désormais familier.

Dans le secteur, la réaction oscille entre lassitude et perplexité. Rapports parlementaires, missions d’inspection, propositions de lois : les diagnostics s’empilent depuis des années. Les problèmes sont identifiés. Les urgences connues. Ce qui manque n’est pas une nouvelle structure, mais des décisions suivies d’effets. Pas de nouvelles annonces, mais l’application réelle des textes existants.

Quelle articulation avec l'ONPE ?

Au sein de cette nouvelle architecture, la création d’un comité scientifique interroge particulièrement. Peu d’informations filtrent, sinon une présidence confiée à la docteure Céline Greco. La composition reste floue, les objectifs généraux, la rhétorique bien rodée : « éclairer l’action publique par les données, la recherche et l’expérience de terrain ».

Mais une question simple s’impose : que fera ce comité que l’Observatoire national de la protection de l’enfance (ONPE) ne fait pas déjà ?

Depuis 2004, l’ONPE (anciennement Oned, créé par la loi du 2 janvier 2004) est précisément chargé de centraliser les données, de soutenir la recherche, d’évaluer les pratiques et de diffuser les connaissances. Ses missions sont claires, son rôle structurant. Il constitue, depuis plus de vingt ans, un pilier du champ scientifique en protection de l’enfance.

Par ses appels annuels à projets de recherche, l’ONPE a soutenu depuis 2005 environ 130 projets, porteurs de connaissances scientifiques essentielles à la compréhension de ce champ. Les effets d’animation, de dynamisation et l’essor de cette animation scientifique sont visibles. Par exemple, en 2025, pour attribuer son prix de thèse (créé avec le soutien de la Fondation de France), l’ONPE a dû en évaluer 21 couvrant la seule période 2024-2025, alors qu’avant 2004 les thèses portant sur la protection de l’enfance étaient rares.

Alors, quel serait le rôle de ce comité scientifique nouvellement créé aux missions similaires ?

Un doublon institutionnel ?

A minima, créer une instance aux attributions voisines relève donc moins de l’innovation que du doublon institutionnel.

Mais ce n’est pas qu’un doublon. Dans le communiqué de presse, une information mérite attention : là où l’ONPE s’inscrit dans la pluralité méthodologique et disciplinaire propre aux sciences humaines et sociales, le nouveau comité revendique une « refondation fondée sur les preuves ».

La formule, séduisante en apparence, importe sans précaution une logique issue du champ biomédical dans un domaine où les réalités humaines, sociales et institutionnelles résistent à toute simplification expérimentale. Derrière cette orientation se dessine un glissement préoccupant : la tentation de réduire la complexité des situations et l’accès aux droits fondamentaux à des indicateurs standardisés, au risque d’appauvrir l’analyse plutôt que de l’enrichir. Faut-il y voir un symptôme supplémentaire de la médicalisation du regard porté sur le danger et la protection ?

Fragilisation de l'ONPE ?

Au-delà des débats méthodologiques, l’effet politique est, lui, immédiat. Annoncer un nouveau comité scientifique revient implicitement à suggérer que rien n’existait auparavant. C’est fragiliser, par la communication, une institution légitime et légalement mandatée. C’est entretenir l’illusion du renouveau tout en affaiblissant les structures existantes.

Or l’ONPE n’a cessé, réforme après réforme, de devoir défendre son autonomie, y compris au sein de la structure chargée par la loi de le « gérer » : à savoir, le groupement d’intérêt public France enfance protégée.

Plutôt que de se centrer sur la valorisation des travaux de recherche en protection de l’enfance soutenus par l’ONPE et la diffusion de leurs résultats pour l’aide à la décision publique, des tentatives réitérées ont visé à le transformer en simple service administratif, soumis aux attentes immédiates des cabinets ministériels ou des administrations de l’État, mettant ainsi à mal son autonomie garantie par la loi. Autonomie pourtant indispensable à toute démarche scientifique digne de ce nom qui doit, pour assurer la qualité de la production scientifique, pouvoir définir librement ses objets, ses méthodes, ses analyses et les modalités de soutien à la recherche et de communication.

Combler le vide : évaluer les actions

Alors, proposons… Si ce nouveau comité devait malgré tout voir le jour, puisqu’il est annoncé, une voie réellement novatrice s’impose. Non pas reproduire des missions déjà assurées, mais combler un manque criant : l’évaluation systématique des politiques publiques. Dès chaque annonce d’action par le comité stratégique pour la refondation de la politique de protection de l’enfance, mettre en place des dispositifs d’évaluation desdites actions. Suivre les effets réels des mesures adoptées ; rendre publics les résultats ; associer chercheurs, professionnels, mais aussi enfants et familles concernés.

Un tel comité d’évaluation ne serait pas un organe symbolique de plus, mais un véritable levier de transformation, à condition toutefois de lui assurer dès le départ les possibilités de son indépendance, également nécessaire dans toute démarche d’évaluation.

* Les tribunes libres sont rédigées sous la responsabilité de leurs auteurs et n'engagent pas la rédaction du Media Social.

Professeur GillesSERAPHIN, directeur de l’Oned-ONPE de 2012 à 2017 et directeur général par intérim du GIP Enfance en danger en 2014-2015 et Docteure Agnès GINDT-DUCROS, directrice de l’ONPE de 2018 à 2021
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