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Article28 avril 2020
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Quatre étudiantes racontent leur réserve sociale

Plutôt que de rester confinées à domicile, elles ont décidé d'apporter leur renfort à des établissements sociaux ou médico-sociaux en manque de personnels face au Covid-19. Futures éducatrices spécialisées ou EJE, elles nous livrent leurs expériences sans masque.

« Pour répondre aux besoins des employeurs du secteur social et médico-social, sur le territoire local, dans le contexte actuel d'épidémie du virus Covid-19, l'IRTS-IDS Normandie facilite la mise en relation des employeurs et des apprenants. » Voilà le type d’annonce par lesquelles bien des acteurs des formations en travail social ont tenté, dès la mi-mars, de se rendre utiles face au coronavirus. Car dans le branle-bas du confinement, une urgence s'imposait dans les établissements et services restés ouverts : comment remplacer tous les personnels sociaux et médico-sociaux absentés pour cause d’épidémie ? Un recours aux étudiants volontaires a finalement été autorisé, puis organisé, par l'administration. Et de futurs moniteurs-éducateurs, CESF ou éducateurs de jeunes enfants ont ainsi permis à des Ehpad, à des MAS ou à des foyers de l'enfance d'assurer, tant bien que mal, leur « continuité d'activité »... Plus d'un mois après, quel bilan peuvent-ils en tirer ? Nous l'avons demandé à quatre jeunes engagées, reperées par l'Unaforis...

Amélie Vacher, IRTS Hauts de France (Loos) : « Ces jeunes ont besoin de nous » 

Amélie Vacher, 26 ans, en 3e année, prépare le DE d'éducatrice spécialisée

« Cette réserve sociale, j'en ai entendu parler par mon Institut régional du travail social (IRTS), ainsi que par une collègue qui appelait à des renforts. Moi, j'avais déjà terminé mon stage et mes dossiers de fin d'année, alors, autant se rendre utile ! J'ai postulé dans une maison d'enfants à caractère social (Mecs), où deux des six éducs avaient été mis à l'arrêt. Et j'ai été embauchée dès le 20 mars, pour un « contrat renfort Covid-19 », prévu jusqu'au 31 mai, aux côtés d'une autre étudiante.

Nous, les « renforts Covid », nous n'étions censées venir que pour des journées de 12 heures. Mais un titulaire, confiné pour deux semaines dans la Mecs, s'est fait péter le pouce par un gamin avec un extincteur. Du coup j'ai rejoint le collègue restant, pour une semaine de confinement !

Ça a été dur les deux premiers jours... On a dû gérer des crises, contenir certains gamins, faire la cuisine et le ménage, alterner les astreintes de nuit... Pour casser la routine, on a été jusqu'à dormir sous tente dans la salle de sport, et même à créer un escape game sur le thème de la Casa de papel ! C'était un peu la colonie de vacances en Mecs. Et heureusement, il y a la télé, la console et un ordinateur, sinon ils ne tiendraient pas, ces jeunes...

Même si la plupart ont compris le confinement, l'un d'eux fugue deux nuits par semaine, pour aller voir sa copine, et met les autres en danger... On le met à chaque fois en quarantaine pour 48 heures. Et des fois, oui, ça pète. Pour ces douze gamins, il n'y a plus de psy, plus d'école, plus de sortie, plus de visite médiatisée avec les parents...

Pour nous, les renforts Covid, la difficulté a été de devoir nous imposer tout de suite. Nous n'avons pas eu le temps d'apprendre les histoires de ces gamins, ni d'avoir des tête-à-tête ou de déconner avec eux pour créer du lien.

Mais pour moi l'expérience est très intéressante. Je ne compte pas commencer mon métier en protection de l'enfance, je préfèrerais travailler en hébergement ou auprès des migrants. Mais j'apprends à connaître ces jeunes, à découvrir la réalité du terrain, ainsi que le manque de moyens. On aurait peut-être tous besoin de cours de self-defense ! Mais ces jeunes ont besoin de nous. Et quand l'un d'eux se découvre une passion pour la cuisine, ou un talent pour le badminton, ce sont vraiment de beaux moments. »   

Laurene Courtot, Irtess (Dijon) : « Je ne connaissais pas ce métier » 

Laurene Courtot, 22 ans, en 2e année, prépare le DE d'éducatrice de jeunes enfants

« Quand mon institut régional nous a demandés si nous étions aptes et volontaires, je n'ai pas trop hésité. Je ne me voyais pas rester chez moi confinée alors qu'à côté, des établissements étaient en difficulté ! J'ai accepté la première proposition, pour un CDD à 10 minutes de chez moi, en Côte-d'Or, auprès d'un public que je ne connaissais pas : des adultes en situation de handicap avec des déficiences physiques et intellectuelles. 

Dans cette maison d'accueil spécialisée (MAS), je remplace une salariée à risque par rapport au Covid-19. Son poste consiste à aider les résidents dans leur quotidien, pour leur toilette, pour s'habiller, pour manger. Je ne connaissais pas ce métier. 

Nous avons des masques, oui. Nous en avons eu deux par jour, mais maintenant c'est à nouveau un seul, comme au début. On prend la température des résidents deux fois par jour, et un dépistage a même été organisé : il n'y a aucun cas. Je n'ai pas de crainte particulière... Par précaution j'ai juste abandonné ma chambre chez ma grand-mère pour rejoindre la maison de mes parents, juste à côté. Et puis je lave mon linge à part !

Cette expérience est positive. Elle me permet de travailler mes capacités d'adaptation, avec un public, et un métier, que je ne connaissais pas. » 

Luna Peter, Fondation Infa (Nogent) : « J'étais une salariée à part entière»  

Luna Peter, 22 ans, en 2e année, prépare le DE d'éducatrice spécialisée

« J'étais en stage dans un centre d'accueil et d'accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues (Caarud), à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), lorsque le confinement a débuté. Et j'ai donc dû d'abord rester chez moi, deux semaines [tous les stages ayant alors été annulés par l'administration, NDLR]. Finalement l'école nous a informés que les stages pouvaient reprendre si nous le souhaitions... Et comme ma structure manquait de personnels, avec des salariés qui présentaient des symptômes du Covid-19, je l'ai rejointe, mais pour un CDD, de trois semaines.

Nous avons ainsi pu poursuivre l'accueil à trois salariés, pour fournir les seringues propres et tout le matériel de réduction des risques, et pour permettre aux usagers de prendre une douche ou de se nourrir. En revanche, les maraudes sont suspendues, tout comme l'accompagnement aux démarches administratives, pour le logement ou pour l'emploi - d'autant que les institutions sont pour la plupart en pause. 

Je me sens en sécurité. Au début on avait du mal à avoir des masques, mais maintenant nous en avons, ainsi que des gants. Et nous essayons de maintenir la  distance d'un mètre, même si ce n'est pas toujours facile avec certains usagers. En revanche s'ils nous demandent des masques et des gants, nous n'en avons pas assez... On ne peut leur en fournir que s'ils présentent des symptômes. 

Depuis ce CDD, les salariés confinés sont revenus et j'ai donc repris mon stage. En tant que stagiaire, on n'a pas les mêmes responsabilités, on doit toujours être accompagné... En CDD, j'étais une salariée à part entière. Je me suis sentie plus autonome et responsable. Et puis c'était plus pratique pour les collègues, qui n'avaient pas besoin d'être toujours avec moi ! » 

Camille Lejolliot, IRTS Normandie-Caen : « Plutôt confiante pour ma sécurité »  

Camille Lejolliot, 21 ans, en 2e année, prépare le DE d'éducatrice spécialisée Ed. photographie

« Je suis en CDD pour toute la durée du confinement, comme agent d'entretien dans un établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad). Cela m'a motivé de pouvoir apporter de l'aide dans cette période... Et j'avais du temps, puisque mon stage était annulé ! 

Dans cet Ehpad, ils ont eu beaucoup de personnels arrêtés, pour des soucis de santé, ou pour des enfants à garder. Nous sommes maintenant une large majorité de remplaçants - surtout pour l'entretien. 

Nous portons un seul masque par jour, même s'il n'est efficace que 4 heures, ainsi qu'une charlotte. Désormais on doit aussi retirer alliances et boucles d’oreilles... Jusqu'ici il n'y a pas eu de cas de Covid-19, juste des suspicions. Mais au moindre symptôme, on fait des tests sur la personne, et on ne va auprès d'elle qu'avec des gants, blouse et surblouse.

Je suis plutôt confiante pour ma sécurité. Mais avec le droit de visite accordé aux familles [instauré par le gouvernement à compter du 20 avril, NDLR], cela va peut-être devenir plus compliqué à gérer. Des masques, on n'en a pas des tonnes ! Et moi, je me prive déjà de voir ma famille...  

En plus de ce CDD, je poursuis des remplacements en Esat, comme veilleur de nuit. Là-bas les travailleurs handicapés sont inquiets, et pour eux aussi, cela devient long de ne pas pouvoir voir leurs familles, ou de devoir prendre leurs repas séparés... Par ailleurs j'ai rejoint la réserve civique, comme bénévole. J'ai neuf personnes âgées à appeler, tous les deux jours, pour prendre de leurs nouvelles et savoir s'ils ont besoin de courses... 

Le rythme est donc assez soutenu, mais je sais bien que je ne compterai pas mes heures, quand je serai éducatrice spécialisée ! Moi, j'aimerais plutôt travailler en addictologie ou avec les sortants de prison. Mais en ce moment, j'apprends déjà à m'organiser, et je découvre d'autres champs et d'autres manières de travailler. Que des gens m'accordent leur confiance par téléphone, alors que je ne les ai jamais vus, c'est tout de même fabuleux ! Tout cela me conforte dans le choix dans mon métier.  »

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OlivierBONNIN
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