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Tribune libre17 mai 2021
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Madame « qui ne parle pas très bien le français » a de la visite

Directrice d'un service d'aide à domicile parisien, Dafna Mouchenik continue de nous raconter les (més)aventures des auxiliaires de vie confrontées à des situations souvent inattendues. Ce mois-ci, une professionnelle témoin d'une intrusion fort inquiétante...

L’histoire que je veux vous raconter se passe un samedi (et oui nous travaillons chaque jour de la semaine, week-end compris). Lorsque Latie, auxiliaire de vie, arrive chez Madame « qui ne parle pas très bien le français », elle la trouve heureuse et souriante : « Fille amie moi dormir chambre » le tout dit en chuchotant index droit posé sur les lèvres.

Chemins d'exil

Cette dame porte en elle des chemins d'exil, « des grands soleils d'anciens matins d'avril. Elle est comme orpheline d'une autre vie » (1). Ça lui fait plaisir à l’aide à domicile de la voir en joie. Pas très vieille par rapport aux autres personnes qu’elle accompagne. 78 ans ça reste relativement tôt pour avoir besoin d’un service comme le nôtre samedi et dimanche compris. Mais elle est solide cette dame, pas du genre à se laisser terrasser par la maladie.

Vivante mais affaiblie

La mort a bien essayé de la prendre en traître, un ni vu ni connu, je te colle une petite embolie. Mais sur ce coup-là, ses fils se sont bagarrés à ses côtés, bien décidés à ne pas la laisser se faire emporter. Le Covid (2) a tout fait pour les éloigner, les empêcher d’être à son chevet, mais dans cette histoire, l’amour triomphe de tout, ça fait un bien fou ! Après des semaines de soins et de convalescence, elle est rentrée chez elle, affaiblie, la mémoire défaillante, une perception du monde différente, mais bien vivante.

Bonne humeur

« Nettoyer, balayer, astiquer Kaz la toujou penpan » (La maison est toujours propre) (3). Bonne humeur communicative et entraînante, l’auxiliaire de vie chante dans sa tête, mais tous ses gestes sont silencieux, se pliant ainsi scrupuleusement aux consignes de sa protégée.

Fée du logis

En milieu de matinée, l’invitée se réveille, une dame d’une quarantaine d’années avenante et souriante. Elle demande gentiment : « Où est Mamie ? » S’ensuivent des retrouvailles dans le salon et petits mots tendres. Tous les ingrédients des joies simples qui donnent des couleurs à la vie. L’auxiliaire se fait discrète pour ne rien entraver du bonheur qui prend place dans la pièce d’à-côté. Petite souris, fée du logis, elle continue à travailler aussi silencieusement qu’avant le réveil de la Belle au bois dormant.

Au revoir

« On a fêté nos retrouvailles, Ça me fait de la peine, mais il faut que je m'en aille » (4). Toutes choses ont une fin et c’est déjà l’heure de se dire au revoir : « Je te laisse déjeuner Mamie, J’appellerai Tonton pour lui dire que je suis venue te voir, ça lui fera plaisir » et quelques secondes plus tard d’ajouter « Peux-tu me redonner ton fixe ? Il a dit qu’il voulait t’appeler ».

La mémoire qui flanche

Tonton ? La dame a la mémoire qui flanche, elle ne se souvient plus très bien de quelle couleur étaient ses yeux et « quel pouvait être son prénom et quel était son nom, il s'appelait, je l'appelais, comment l'appelait-on ? » (5) Elle ne se souvient plus de Tonton encore moins de son numéro à elle : « Vous, donnez numéro, Latie jolie ? » L’auxiliaire de vie s’exécute et note sur un petit bout de papier ce qui lui est demandé. Embrassades de loin, gestes barrières obligent, la jeune femme, après avoir promis de revenir très vite, s’en est allée.

Place à l'inconnue !

Ce que je raconte là peut sembler sans intérêt (le bonheur c’est souvent chiant lorsqu’on en est que le spectateur) mais la suite de l’histoire est épicée !  

« Dans la nuit de vendredi à samedi, vers 3 heures du matin, l’interphone a sonné plusieurs fois. Comme ma mère entend mal et ne parle pas très bien le français, elle est descendue ouvrir la porte à une femme qu’elle a prise pour son infirmière. L’inconnue s’est installée dans l’une des chambres avec sa valise et y a passé le reste de la nuit ». Voilà ce que dit le mail du fils reçu le lundi suivant !

Belle au bois dormant

L’invitée n’était personne pour la vieille dame. Une femme perdue dans les nuits de Paris sonnant à tous les interphones du premier immeuble dans lequel elle a pu entrer. Tout laisse à penser que l’auxiliaire de vie a, sans le savoir alors, délogé un Bernard-L’hermite d’un coquillage qui n’était pourtant pas inhabité. En guise de Belle au bois dormant, c’est Pinocchio qui inventait un oncle imaginaire, pour repartir avec le numéro d’une vieille dame chez qui elle pourrait revenir plus tard (l’aide à domicile finira bien par s’en aller). Fallait oser !

Dans ce même message, il nous indiquait qu’il portait plainte en nom et place de sa mère. Latie s’en voulait mais comment imaginer, c’était si doux, si familier. Elle en était interloquée, retournée, estomaquée, choquée !

Vrais escrocs

De vrais escrocs dans la peau de faux policiers ou sapeurs-pompiers. Carambouilleurs se faisant passer pour assureurs, vendeurs, prêcheurs, bénévoles aux restos du cœur. Squatteurs, profiteurs, arnaqueurs ; plombiers/cambrioleurs ; tous ces charognards d’êtres en proie au désespoir, des isolés, des désorientés guettant parents et grands-parents fragilisés pour mieux les détrousser. Prédateurs acérés de nos vieux retraités, quelques-uns se font manger…

Dans cette petite histoire, par chance, pas de grands voleurs, mais une fausse invitée dans la vie d’une dame à protéger…

(1) « Elle imagine » de Nacash.

(2) Je ne l’écrirai jamais au féminin !

(3) « Maldon » de Zouk Machine.

(4) « Il faut que je m'en aille » de Graeme Allwright.

(5) « J’ai la mémoire qui flanche » de Jeanne Moreau.

Un carnet de bord à quatre voix

En ces temps de crise sanitaire, les missions du travail social et médico-social sont, chaque jour, remises sur la table et de plus en plus placées sous le regard du grand public. Si, voici quelque temps, il était (peut-être) possible de vivre caché pour vivre heureux, ce n'est plus possible. Il faut exposer les situations, argumenter, se poser des questions. Qui mieux que les professionnels sont en mesure de nous rendre compte de leur vécu.

Ce n'est pas tout à fait une première pour Le Media social. Lors du premier confinement, nous avions proposé à Ève Guillaume, directrice d'Ehpad en Seine-Saint-Denis, de tenir un carnet de bord hebdomadaire. Les réactions de nos lecteurs furent très positives puisqu'on permettait à chacun de rentrer dans la « cuisine » d'un Ehpad.

Voilà pourquoi Le Media Social a décidé de prolonger cette expérience en lançant ce carnet de bord hebdomadaire à quatre voix *, les voix de quatre professionnelles de secteurs différents. Pour « ouvrir le bal », nous avons demandé à Ève Guillaume (de nouveau), Christel Prado, Dafna Mouchenik et Laura Izzo de tenir à tour de rôle ce carnet de bord. Qu'elles en soient ici remerciées. Évidemment, ces chroniques appellent le témoignage d'autres professionnels. À vos claviers !

* Les propos tenus par les professionnels dans le cadre de ce Carnet de bord n'engagent pas la rédaction du Media social.  

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