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Tribune libre14 juin 2021
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Un changement de planning inattendu

Directrice d'un service d'aide à domicile parisien, Dafna Mouchenik nous raconte, toujours avec une pointe d'humour, les (més)aventures quotidiennes de cette aventure humaine. Ce mois-ci, les raisons inattendues d'un changement de planning...

Cette histoire commence par l'appel très énervé de Madame « Si tu fais pas ce qu'il faut pour mon père, je t'arrache les yeux » : « C'est quoi ce planning ? Vous changez l'auxiliaire de vie et je l'apprends en recevant l'emploi du temps du mois prochain ?! Vous me remettez immédiatement Fabienne, sans quoi je vais vous faire la misère ! »

Avec les moyens du bord

Très souvent, on nous menace de tout et du pire. Pour un planning, des horaires et des jours d'intervention qui changent, une auxiliaire qui ne revient plus, si on ne leur passe pas tout de suite la direction, si on ne rappelle pas assez vite… C'est curieux, ces gens qui pensent qu'on fera mieux notre travail si nous les craignons plutôt que si nous les aimons.

La vérité, c'est que nous faisons toujours de notre mieux, que nous les prenions en affection ou que nous les détestions, qu'ils soient sympa ou tyranniques, bienveillants ou méprisants. Malgré cela, le soutien à domicile ainsi mis en place est souvent imparfait. Faire avec pragmatisme et les moyens du bord limite la manœuvre, mais c'est plutôt bien au regard des solutions dont nous disposons.

« Elle me hurle dans les oreilles »

Myriam a eu la malchance de tomber sur cet appel. Elle essaie d'apaiser la dame en furie mais sans pouvoir lui dire la vérité, compliquée… En même temps, son interlocutrice ne lui laisse pas en placer une. Alors :

« Dafna, là, ça serait bien que tu la prennes. Elle me hurle dans les oreilles depuis 15 minutes à s'en casser la voix et je ne sais pas ce que j'ai le droit de lui dire. »

Alchimie et magie

J'aime bien cette dame. Je comprends qu'elle se bagarre bec et ongles pour que Fabienne reste auprès de son papa. Elle est formidable, Fabienne. Ce monsieur de 103 ans a bien de la chance de l'avoir près de lui depuis bientôt deux ans (et réciproquement : lui aussi est adorable).

Tous les deux s'entendent à merveille. Elle connaît chacune de ses habitudes, la maison est nickel ; avec elle, ce sont petits plats et bons moments. Ils ont plaisir à se retrouver chaque matin de la semaine et à passer ces quelques heures quotidiennes ensemble. C'est le bon duo, ce qu'il faut d'alchimie et de magie pour qu'un vieux monsieur survivant de la Shoah se lie d'amitié avec une jeune femme camerounaise, et qu'elle veille ainsi sur lui.

Pas de convocation

Mais, si c'est si doux, pourquoi les séparer ? Nous n'en avons rien fait, Fabienne continuera bien de se rendre auprès du vieil homme. Peu importe ce qu'en dit le planning…

Plusieurs mois avant l'appel de la fille colère, j'ai reçu l'auxiliaire. Ça faisait un moment que nous avions des soupçons mais à présent, plus de doute. Pour cette rencontre, pas de courriers officiels, pas de convocation. Afin de ne pas l'inquiéter plus que de raison, j'ai juste attendu qu'elle passe au bureau, comme elle le fait de temps en temps (pas souvent et pour cause) : « Fabienne, je peux vous voir quelques minutes ? »

« Fabienne, qui êtes-vous ? » 

J'ai bien vu, sur son visage, la peur et le doute. Elle était là, face à moi, rassemblant force et courage pour masquer son inquiétude. J'ai habillé ma voix de douceur pour poser cette question-là : « Fabienne, qui êtes-vous ? »

Je ne sais plus ce qui nous avait mis sur la piste ; il faut dire que nous avons une certaine expérience maintenant. Pourtant, nous redoublons de vigilance pour que cela n'arrive pas. La première réaction est toujours de feindre de ne pas comprendre. Alors, je rassure : « Je ne veux pas vous créer de problème mais, si vous voulez que je vous aide, il faut me faire confiance. »

« Il est des hommes (et des femmes) déracinés de leur pays. Et qui essaient de passer vaille que vaille. Sur une autre terre que celle de leurs ancêtres et de leurs amours. » (1)

Une vie sans espoir

À ce moment-là, les épaules retombent, délestées d'un trop lourd secret. Soulagée d'être ainsi démasquée, Fabienne me raconte une histoire que je connais déjà.

« La misère n'est mère de personne, la misère est pourtant sœur des hommes, mais personne sur terre n'en veut pour fille. » (2)

Pour en finir avec une vie sans espoir et subvenir aux besoins de sa famille, elle a laissé ses enfants à ses parents, elle est partie pour la France.

« Elle s'est dit qu'elle avait suffisamment de cœur et de courage, que tout est possible à son âge, si elle a la force et la foi. » (3)

Lourd prix à payer

L'identité que je lui connais n'est pas la sienne, elle l'emprunte à une Fabienne camerounaise comme elle, mais en situation régulière. Depuis deux ans qu'elle travaille dans mon service, ce n'est pas pour elle qu'elle cotise, pas pour elle la retraite à venir, pas plus que la sécurité sociale.

Ce n'est pas non plus sur son compte qu'est versé son salaire. C'est à la vraie Fabienne qu'appartient le RIB transmis le jour de la signature du contrat de travail. Une femme que je ne connais pas en dispose et lui en donne ce qu'elle veut bien. Le prix à payer pour la location de son identité. Respectueuse des lois, je n'ai jamais voulu employer de « sans-papiers » mais, à chaque fois que c'est arrivé malgré moi, je n'ai pas pu les abandonner.

Titre de séjour

Voilà pourquoi le nom de Fabienne ne figure plus sur le planning du vieux monsieur : après des mois de démarches interminables auprès [du service] de la main-d'œuvre étrangère, après avoir payé une taxe pour ceci ou cela, pour la première fois depuis le jour de son arrivée sur le territoire français, plus besoin de se cacher. Un titre de séjour lui a été délivré, l'autorisant à travailler, et voilà qu'elle porte son véritable nom.

Brigitte Bardot

Je veux bien la prendre en ligne, mais qu'est-ce que je vais bien pouvoir lui raconter ? Jamais su mentir et, sur ce coup-là, je n'ai pas su improviser. J'ai pensé que la fille dont le papa avait utilisé un autre nom, d'autres papiers pour échapper à la Shoah comprendrait. Pas la même histoire, mais quelques similitudes, vous en conviendrez… Pas de promesse de mort mais la mort certaine d'une vie meilleure.

Alors je lui ai tout raconté, je lui ai dit la vérité. « Bah, si je m'attendais à ça. Ça doit pas être facile tous les jours de gérer votre boîte. Alors mon papa garde Fabienne, sa situation est régularisée mais, du coup, comment s'appelle-t-elle ? » Ah oui, il faut encore que je lui dise que son vrai prénom, c'est tellement dingue que c'est presque pire que de lui expliquer ce changement d'identité : « Bon alors, ce n'est pas une blague mais son prénom, c'est… Brigitte-Bardot ! »

« Un peu d'amour Papier velours/Et d'esthétique Papier musique/C'est du chagrin Papier dessin/Avant longtemps Laissez glisser Papier glacé/Les sentiments Papier collant/Ça impressionne Papier carbone/Mais c'est du vent ! » (4)

(1) « L'exilé », Serge Reggiani.

(2) Comédie musicale « Les Misérables ».

(3) « Là-bas », Jean-Jacques Goldman.

(4) « Les P'tits papiers », Serge Gainsbourg.

Un carnet de bord à quatre voix

En ces temps de crise sanitaire, les missions du travail social et médico-social sont, chaque jour, remises sur la table et de plus en plus placées sous le regard du grand public. Si, voici quelque temps, il était (peut-être) possible de vivre caché pour vivre heureux, ce n'est plus possible. Il faut exposer les situations, argumenter, se poser des questions. Qui mieux que les professionnels sont en mesure de nous rendre compte de leur vécu.

Ce n'est pas tout à fait une première pour Le Media social. Lors du premier confinement, nous avions proposé à Ève Guillaume, directrice d'Ehpad en Seine-Saint-Denis, de tenir un carnet de bord hebdomadaire. Les réactions de nos lecteurs furent très positives puisqu'on permettait à chacun de rentrer dans la « cuisine » d'un Ehpad.

Voilà pourquoi Le Media Social a décidé de prolonger cette expérience en lançant ce carnet de bord hebdomadaire à quatre voix *, les voix de quatre professionnelles de secteurs différents. Pour « ouvrir le bal », nous avons demandé à Ève Guillaume (de nouveau), Christel Prado, Dafna Mouchenik et Laura Izzo de tenir à tour de rôle ce carnet de bord. Qu'elles en soient ici remerciées. Évidemment, ces chroniques appellent le témoignage d'autres professionnels. À vos claviers !

* Les propos tenus par les professionnels dans le cadre de ce Carnet de bord n'engagent pas la rédaction du Media social.

DafnaMOUCHENIK
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