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Article06 mai 2020
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Aides-soignantes en Ehpad : les héroïnes sortent de l'ombre

Pendant plusieurs semaines, les combattants des maisons de retraite ont été oubliés. Maintenant que les Ehpad sont au cœur de l'actualité, les aides-soignantes restent bien souvent méconnues. Mise en lumière de ces héroïnes qui ont bien du mal à endosser cet habit.

Au début de la crise sanitaire, les yeux étaient uniquement braqués vers les hôpitaux. La digue sanitaire allait-elle tenir ? Pendant ce temps-là, personne ne regardait du côté des Ehpad. Il a fallu plusieurs hécatombes dans quelques Ehpad, devenus tristement célèbres, pour que l'opinion publique regarde du côté de ces 7 000 établissements. 

Après avoir souvent donné la parole aux directeurs (lire le carnet de bord hebdomadaire d'une directrice), aux cadres de santé voire aux infirmières, il nous a semblé important de placer les projecteurs sur les aides-soignantes qui, par leur nombre et leur proximité avec les résidents, sont au cœur du fonctionnement de ces établissements. Portraits de professionnelles investies.

Nathalie ou les petits reculs

Elle travaille dans une région - celle de Bordeaux - plutôt préservée de la violence du coronavirus. Son établissement - privé indépendant - a eu la chance d'avoir été mis en garde par un médecin coordonnateur perspicace : « Mi-février, il nous a alertés sur le danger de ce virus en nous demandons de ne prendre aucun signe à la légère », dit-elle.

Celle qui s'exprime s'appelle Nathalie Jambert, aide-soignante depuis douze ans. Elle est devenue aide-soignante référente. « Je continue à faire du nursing », précise-t-elle. Son établissement accueille quatre-vingts résidents dont quatorze en unité protégée. L'Ehpad a pu se procurer rapidement des masques grâce à des dons et un fournisseur chinois. « Nous avons posé des questions à l'ARS sans obtenir de réponse », raconte-t-elle, encore étonnée.

L'établissement n'a pas hésité à réorganiser les soins. Pour autant, explique Nathalie, « une psychose s'est emparée des soignants fin mars. Le directeur a fait des réunions auprès des équipes du jour et de la nuit pour calmer les esprits. » 

  « Je ne peux plus toucher les gens »  

Nathalie n'est pas optimiste pour l'avenir. « C'est vrai que c'est très agréable d'être applaudie tous les soirs à vingt heures. Mais je ne crois pas que cela changera grand-chose. » 

Il n'en reste que cette période aura marqué les esprits. Dans son Ehpad, des décès ont été enregistrés, sans que l'on sache, faute de test, s'ils étaient liés au Covid-19. Mais Nathalie n'est pas prête d'oublier les protocoles funéraires très rigoureux. Notamment quand il a fallu fermer le sac funéraire. « Ce n'est pas ma tâche, mais celle des services funéraires », glisse-t-elle, encore marquée. Heureusement, ajoute-t-elle, « l'humour permet de dédramatiser. »

Plus fondamentalement, elle reconnaît un grand changement : « J'ai l'impression d'avoir perdu de mon humanitude. Je ne peux plus toucher les gens. Et quand on s'approche d'eux, on ressemble à un cosmonaute. »  

Marine ou la confiance conservée

Dans une tempête, certains ne semblent avoir jamais tremblé ou si peu. En écoutant Marine Leroy se raconter au téléphone, on a un peu cette impression. Est-ce parce que l'établissement associatif où elle travaille dans la Somme a pu rassembler suffisamment d'équipements de protection et s'assurer qu'il y avait toujours le personnel requis ?

Marine ne se destinait pas à travailler avec des personnes âgées ; elle devait, si on se réfère à son diplôme, travailler dans le marketing. Mais elle a préféré opter pour le médico-social. Après quatre ans d'activité, celle qui rêve de devenir plus tard infirmière a affronté sa première grande épreuve professionnelle.

Elle confesse bien avoir eu une petite appréhension à venir travailler, mais « j'avais ce qu'il fallait comme protection. » Elle comme tous les autres a été frappé par la forte mortalité dans son Ehpad (dix décès sur une centaine de pensionnaires). Mais seules trois personnes ont été testées positives. « P our le personnel, cela a été dur car ce n'était pas des morts naturelles. Et on ne peut rien faire », affirme-t-elle.

« On s'intéresse à nous : il était temps » 

De ces deux mois si particuliers, Marine garde des impressions contrastées : « On s'intéresse à nous : il était temps ! Au début, on ne voyait que des reportages en hôpital. » Mais elle ajoute : « La prime n'était pas au départ pour les Ehpad. On était blessé. On fait le même travail que les aides-soignants en hôpital. » Par ailleurs, elle a été touchée par les gestes des familles qui ont amené du chocolat, des pots de fleurs, etc. 

Il restera à Marine de cette période un souvenir très personnel : elle a été touchée par le Covid-19. Quatorze jours de retrait, fatigue, vertiges... « La totale sauf les problèmes respiratoires », glisse-t-elle. 

Zarah ou la révolte permanente

Son travail d'aide-soignante semble se confondre avec son indignation. Zarah Laoudi ne peut pas se taire face aux petites injustices du quotidien, face aux abus de pouvoir, même microscopiques. Elle raconte avoir été viré d'un Ehpad d'Epinay-sur-Seine (93) après avoir dénoncé le comportement d'une infirmière. Même topo dans un autre Ehpad où elle ne supportait pas qu'on laisse manger les résidents avec le soleil dans les yeux. Là aussi, virée !

« Certains collègues voient les choses, mais ne disent rien », regrette la combattante. Maintenant, elle travaille dans l'Ehpad de la Fondation Rotschild basé à Montreuil (93). Elle raconte s'être engueulée avec le cadre de santé qui « ne voulait pas distribuer les masques. » « Ce n'était pas la peine », aurait-il dit le 10 mars. Sur ce, Zarah a mis un masque de sa fille avant que les masques ne soient distribués les 14 et 15 mars.

« Certaines personnes âgées dépriment » 

L'aide-soignante s'est retrouvée avec un décès et quatre cas de Covid à son étage. « C'est lié au manque de précaution », estime-t-elle. Alors, quand elle voit que l'établissement ne fournit pas de charlottes, lunettes ou surblouses, elle appelle l'ARS. Et elle se bagarre contre les infirmières quand celles-ci ne veulent pas donner les médicaments alors que c'est leur mission.

Zarah est également indignée par les effets du confinement sur les personnes âgées qui dépérissent. « Certaines ne comprennent pas pourquoi elles ne reçoivent pas de visite : elles deviennent agressives, dépriment. Certaines ne mangent plus. » Et elle dénonce également les conditions de travail. « À partir de 16 heures, nous sommes deux à nous occuper de 25 chambres, dont 24 de personnes dépendantes. »

Stéphanie ou la revanche des « petites mains » 

« Je ne suis pas un gentil soldat ». Au milieu de la discussion, Stéphanie Maccarini a besoin de préciser qu'elle ne peut être réduite à l'image de serviabilité très souvent associée au métier d'aide-soignante. Elle fait bien son métier qu'elle aime, elle ne compte pas ses efforts et sacrifices, mais pas question de se laisser faire.

Stéphanie Maccarini, aide-soignante dans les Alpes-Maritimes

Stéphanie est dans le même établissement du Cannet, dans les Alpes-Maritimes, depuis plus de vingt ans. Mais elle ne travaille pas avec les mêmes propriétaires : au départ indépendant, l'Ehpad est passé successivement sous pavillon de Medica puis à partir de 2016 de Korian quand celui-ci a absorbé Medica.

Sa passion pour les personnes âgées, elle l'a eue pendant sa formation. « Par rapport à l'hôpital, où les patients tournent beaucoup, nous restons longtemps avec les mêmes personnes », souligne-t-elle. La dimension relationnelle est fondamentale pour elle, même si aujourd'hui la situation personnelle des résidents beaucoup plus dégradée complique les échanges.

Quand on revient sur les deux derniers mois de vie sous le coronavirus, Stéphanie montre une détermination sans faille. Il faut dire qu'elle est déléguée syndicale CGT, syndicat majoritaire dans cet établissement de 80 lits. « Très tôt, nous avons limité les visites, placé un registre à l'entrée, imposé le gel pour tous les visiteurs », raconte-t-elle.

Et les masques ? Le point est sensible, a fortiori dans le groupe Korian accusé de négligence dans cette affaire. « Comme nous n'avions pas de masque, j'ai fait des courriers pour alerter. On nous a répondu que l'établissement suivait les recommandations de l'ARS », explique-t-elle. Lors du CSE du 20 mars, « le directeur régional de Korian ne nous pas averti de ce qui se passait dans un autre établissement à Mougins », raconte la déléguée syndicale.

« Je ne vais pas quitter le navire » 

En effet, le 17 a été enregistré le premier décès dans cet Ehpad. Pourquoi faire le rapprochement entre ces deux Ehpad ? Tous deux appartiennent à Korian et sont distants de quelques kilomètres. Est-ce lié, toujours est-il que ces fameux masques arrivent à l'Ehpad de Stéphanie le 23 mars, quelques jours après.

Là où La Riviera à Mougins sombre (pas loin de 40 décès), l'Ehpad du Cannet résiste tant bien que mal. Le premier cas de Covid est apparu le 16 avril et un dépistage général a décelé 28 résidents dont une quinzaine sont hospitalisés et neuf agents positifs. Un résident est décédé fin avril. Depuis le 17 avril, les masques FFP2 sont arrivés pour les salariés.

Quant à l'avenir, la déléguée syndicale explique que tout le monde attend une revalorisation des salaires, et pas seulement la prime de 1 000 euros promis par la direction. « Les petites mains », comme elle dit, sont en colère. Pour sa part, pas question de prendre la tangente : « Je ne vais pas quitter le navire quand il est en difficulté », tranche-t-elle.

NoëlBOUTTIER
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