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Tribune libre16 novembre 2020
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Le temps et l'instant

Notre "Carnet de bord" accueille chaque semaine une chroniqueuse qui évoque son quotidien professionnel, ses interrogations. Dans cette tribune libre, c'est Christel Prado, ancienne présidente de l'Unapei, DGA "Cohésion sociale des territoires" de la Manche, qui tient la plume.

La deuxième vague épidémique n'avait pas encore envahi l'espace et le temps quand, sur l'instant, j'ai accepté avec plaisir ce moment de partage qu'est une tribune – qui plus est au sein du Media Social, journal spécialisé qui accompagne mon quotidien de directrice générale adjointe « Cohésion sociale des territoires » depuis près de quatre ans déjà.

Quelque soit le jour de la semaine, je lis, avec ma gourmandise toute matinale, le contenu de ces informations qui me permettent d'appréhender les réflexions prospectives en cours, la mise en textes réglementaires des décisions prises au niveau national, les initiatives d'autres acteurs du champ social, le vécu des professionnels de terrain et le savoir expérientiel des personnes concernées par les politiques publiques que nous sommes amenés à mettre en œuvre.

Conjuguer le temps et l'instant

Les compétences sociales dévolues aux départements par les lois successives de décentralisation amènent les professionnels à conjuguer le temps et l'instant, quelle que soit leur place dans l'organisation, sans doute en premier lieu parce que notre obligation est double : permettre l'accès aux droits et accompagner celles et ceux qui ont besoin de professionnels pour exercer ces droits.

Mon parcours personnel m'a amenée à être « usager » des services sociaux depuis près de 30 ans maintenant. Ma formation universitaire m'a permis de comprendre le système dans lequel j'étais entrée et dont je savais que, jamais, d'une façon ou d'une autre, je ne ressortirais. Comprendre pour agir. J'ai eu cette chance. Pour accéder aux droits, j'ai eu le choix : le temps ou l'instant ; l'engagement au sein d'un collectif de femmes et d'hommes qui, depuis 60 ans, font évoluer les droits des personnes en situation de handicap ou le sit-in et la grève de la faim devant les locaux de la Ddass.

Inscrire son action dans le temps

J'ai choisi le temps parce qu'il permet de fixer l'horizon et vous évite de sombrer dans les affres de la colère inhérente à la révolte contre les indignités successives qui vous sont faites, pas volontairement bien sûr, mais systémiquement. « On ne mendie pas un juste droit, on se bat pour lui », disait Gisèle Halimi. Qu'il est bon d'inscrire dans le temps les leçons que des femmes et des hommes engagés nous laissent en héritage.

Je n'aurai jamais le temps d'atteindre les idéaux sociaux vers lesquels j'oriente chaque jour de ma vie mais, en devenant une professionnelle de ce secteur, j'ai découvert la difficulté à inscrire une action dans le temps quand tout ce qui vous entoure n'est qu'instant. Depuis le début du XXIe siècle, la machine législative et réglementaire s'est emballée : combien d'évolutions dans les secteurs de l'autonomie, de la protection de l'enfance, de l'insertion ?

Le temps de s'approprier un dispositif

Chaque nouvel exécutif national veut améliorer l'existant ce qui, en soit, est sa mission. Mais un mandat à l'échelle de la vie d'un individu et de l'histoire d'une société s'apparente à un instant. Quelle que soit la disposition prise, le temps entre la promulgation de la loi ou la signature du texte réglementaire et l'évaluation de ses premiers effets ne prend jamais en compte un temps essentiel : celui de son appropriation par le professionnel qui fera de cette bonne idée une action utile pour nos concitoyens qui en ont besoin.

L'effet est contraire à celui attendu : désillusion du citoyen qui regrette de ne pas accéder, dans l'instant, à un dispositif dont il entend parler dans les médias dès le projet ou la proposition de loi ; découragement du professionnel qui, quel que soit son engagement, court derrière la succession des instants qui ne feront jamais le temps nécessaire à l'accompagnement d'un individu dans l'exercice de ses droits.

Le temps de la considération

Prendre le temps n'est pas rester immobile. Prendre le temps, c'est considérer, et cette considération est le ferment de toute dignité, celle des professionnels comme celle des personnes accompagnées. L'étymologie de ce verbe est intéressante puisqu'elle renvoie à une « constellation d'étoiles ». Cette image d'étoiles en constellation que nous serions tous, citoyens aidants ou aidés, me plaît beaucoup. La lumière de ces étoiles met du temps à nous parvenir mais c'est le travail de chaque instant qui fera la qualité de sa brillance.

En cette nouvelle période de confinement, le temps d'un changement profond dans lequel nous nous inscrivons est, lui aussi, percuté par les réactions incessantes, reflets des nouvelles émotions qui, au quotidien, nous envahissent et parfois nous submergent, alignées sur les « annonces » de comment il faudra sans doute vivre demain.

La multiplication des instants 

Nos repères culturels sont balayés par ces annonces instantanées qui bouleversent le quotidien sans que nous ne sachions jamais pour combien de temps nous devons nous adapter. Alors, nous sommes fatigués. Fatigués mais debout et engagés, pour contrer ce flot d'instants qui nous ferait perdre le temps nécessaire à la confiance et à la solidité des étais posés avec nos concitoyens venus chercher auprès de nous, au-delà d'un droit, une écoute, un accompagnement, la réassurance que nous ne formons bien qu'un seul corps social, dans une République dont le temps n'a pas érodé la portée de la devise : « Liberté, Égalité, Fraternité ».

Merci à mes collaborateurs et partenaires institutionnels et associatifs sans lesquels nous ne pourrions pas aller si loin et si bien dans la mise en œuvre des compétences départementales pour répondre aux besoins des habitants.

« Carnet de bord » pour raconter votre vécu

Voici revenu le temps d'un confinement qui colporte interrogations professionnelles et périls sanitaires. Les missions du travail social et médico-social sont, chaque jour, remises sur la table et de plus en plus placées sous le regard du grand public. Si voici quelque temps, il était (peut-être) possible de vivre caché pour vivre heureux, ce n'est plus possible. Il faut exposer les situations, argumenter, se poser des questions. Qui mieux que les professionnels sont en mesure de nous rendre compte de leur vécu. Voilà pourquoi Le Media Social a décidé de lancer ce « Carnet de bord » pour laisser s'exprimer quatre professionnelles de secteurs différent. Pour « ouvrir le bal », nous avons demandé à Eve Guillaume, Christel Prado, Dafna Mouchenik et Laura Izzo de tenir ce carnet de bord. Qu'elles en soient ici remerciées. Évidemment, ces chroniques appellent les réactions d'autres professionnels. A vos claviers !

*Les propos tenus par les professionnels dans le cadre de ce « Carnet de bord » n'engagent pas la rédaction du Media Social.

A lire aussi

Ehpad : la gestion de crise, mais jusqu'où ?, le « Carnet de bord » d'Eve Guillaume.

ChristelPRADO
Directrice générale adjointe "Cohésion sociale des territoires" du département de la Manche
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