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Violences sexuelles : les Ehpad protègent-ils vraiment les résidentes ?

Longs FormatsAudrey GUILLER10 juin 2026
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Peu dénoncées, mal repérées, souvent étouffées, les violences sexuelles en Ehpad sont majoritairement subies par des résidentes âgées, vulnérables et dépendantes. Au-delà de l’omerta, les défaillances organisationnelles, le manque de moyens, de formation des personnels et la difficulté à penser la sexualité des personnes âgées contribuent à une quasi-impunité.

Évoquer les violences sexuelles en établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), c’est s’attaquer à un tabou tenace. Cet article a été particulièrement long à écrire : rares sont les professionnels qui acceptent de témoigner. Une dizaine d’Ehpad contactés n’ont pas donné suite.

Un angle mort

Le sujet reste un angle mort des débats syndicaux, et les équipes peinent à prendre la parole. Il faut dire que la réalité des violences sexuelles en établissement est à la fois insupportable et multiforme.

Il peut s'agir de harcèlement sexuel verbal, d'agressions sexuelles sans pénétration ou de viols. Ces violences peuvent être commises par des professionnels, des résidents ou des familles. Les victimes peuvent être des salariées (lire notre encadré), plus rarement des résidents et, dans une large majorité, des résidentes. Environ la moitié des agressions sexuelles subies par des résidentes seraient commises par des membres du personnel, l’autre moitié par des résidents.

Un risque réel

Priscilla Clot-Faybesse est directrice médicale France de Clariane. DR

Établir de manière chiffrée l’ampleur des violences sexuelles en Ehpad reste complexe (lire notre encadré). En 2022, une investigation publiée par Mediapart agit comme un électrochoc pour le secteur : elle révèle que les situations signalées pourraient n’être que la partie émergée d’un phénomène beaucoup plus massif.

Priscilla Clot-Faybesse, directrice médicale France de Clariane, réseau de 266 Ehpad en France, le reconnaît : « Les violences sexuelles sont un risque réel. Nous ne voulons pas l’ignorer, nous avons une responsabilité de protection. Cela passe par une culture du signalement et par la formation des professionnels. »

Des violences massives et sous-estimées

« Ces violences sont à la fois peu dénoncées, peu repérées et peu signalées aux autorités », remarque pourtant Laurence Roy, codirectrice de l'association CIF-SP à Poitiers, qui a mené en 2024 une enquête exploratoire sur les violences sexuelles à l’égard des femmes âgées. Les raisons sont multiples : troubles cognitifs des victimes et des agresseurs, difficultés d’expression, pertes de mémoire, mais aussi socialisation genrée ancienne. « Beaucoup de résidentes ont appris à ne pas faire d’histoires, à ne pas déranger. Elles ont honte », poursuit-elle.

À ces obstacles s’ajoute un facteur plus diffus : l’âgisme. Élodie Durand, de l’équipe du 3977, ancien numéro national de lutte contre les maltraitances des personnes âgées - récemment remplacé par le 3133 -, souligne combien le déni de leur sexualité empêche le repérage des violences. Le gériatre Philippe Thomas confirme : « Le problème est souvent jugé incompréhensible, voire improbable, par les familles ou les soignants. » Aux États-Unis, une étude estime que seules 30 % des violences sexuelles subies par des personnes de plus de 65 ans sont effectivement signalées aux autorités.

« Elle n’est plus la même »

Dans un article scientifique, le criminologue Julien Chopin décrit le profil des résidentes victimes : des femmes souffrant de troubles cognitifs, de démences, de handicaps physiques ou psychiques. Des vulnérabilités qui compliquent à la fois la défense, la mémorisation des faits et leur dénonciation. « Certains soignants croient encore que la démence protège les résidentes du traumatisme sexuel », alerte Philippe Thomas. Or, pour elles, les conséquences sont souvent lourdes. En 2020, dans un Ehpad de Rennes, une résidente de 92 ans, violée par un salarié, témoigne lors de l’enquête : « J’étais comme une poupée morte. » Son avocate, Me Nguyen, insiste : « Ma cliente ne pouvait pas exprimer sa douleur. Elle n’avait aucune défense. Elle a subi l’innommable et n’a pas pu finir ses jours tranquilles. »

En 2025, une résidente de 66 ans, invalide à 80 %, est agressée par un ancien ambulancier dans un Ehpad de Martinvast. Avant les faits, elle est décrite comme « gaie », « joyeuse », « agréable ». Après l’agression, ses tutrices témoignent : « Elle n’est plus la même. Elle est sur le qui-vive. Elle a peur de tous les ambulanciers. »

Sur le plan médical, Julien Chopin rappelle que, après agression, les femmes âgées présentent un risque accru de lésions génitales du fait de la diminution des œstrogènes après la ménopause. Plusieurs études montrent que plus de la moitié des personnes âgées victimes de violences sexuelles en institution décèdent dans l’année suivant l’agression, en raison d’un syndrome de glissement ou d’une accélération de leur déclin cognitif.

S'organiser

Aurélien Balzeau, directeur d'un Ehpad en Mayenne, membre de la Fnadepa. DR

Face à ce constat, certaines structures tentent de s’organiser. La Haute Autorité de santé (HAS) invite désormais chaque établissement à intégrer le risque de violences sexuelles dans ses démarches qualité.

Aurélien Balzeau, directeur d'un Ehpad en Mayenne, membre de la Fnadepa, réseau de directeurs d’établissements et de services pour personnes âgées, décrit les outils mobilisés : « On travaille ces questions dans l'évaluation, avec les équipes en analyse de pratique et avec le psychologue. »

Des protocoles

Dans les groupes privés, des protocoles formalisés existent. Priscilla Clot-Faybesse détaille : « Une violence sexuelle est un événement indésirable grave (EIG). Nous avons des plateformes de signalement accessibles aux collaborateurs, aux familles. Le processus est expliqué à tout nouvel arrivant, y compris aux intérimaires. »

Chez Clariane, le protocole prévoit la mise en sécurité immédiate de la victime, l’éloignement de l’agresseur, l’appel aux forces de l’ordre en cas de flagrant délit, une prise en charge médicale de la victime, l’information des familles et un signalement à l'agence régionale de santé (ARS), au conseil départemental et au procureur de la République.

Deux agressions par mois

Dans les deux Ehpad de l'Ouest où Déborah (1) est cadre de santé, elle dénombre une à deux agressions sexuelles par mois, surtout dans les unités fermées. La professionnelle a dû faire face à plusieurs cas de viols.

Lorsque les soignantes constatent une violence sexuelle sur une résidente, « les faits sont tracés, consignés comme EIG, les familles sont prévenues, une plainte peut être déposée ». Certaines soignantes minimisent : par exemple, cette professionnelle qui rapporte en réunion avoir vu un résident « la main dans l'entrejambe d'une résidente » mais n'a rien fait. « Notre direction est composée de femmes et nous, cadres, sommes formées aux violences sexistes et sexuelles. Alors on insiste : il faut que chaque violence soit signalée. »

L'enjeu du consentement