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Un lieu de vie sur mesure, pour les femmes sans abri souffrant d'addictions

Longs FormatsRozenn LE BERRE19 octobre 2023
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Près de Lille, une structure unique en France vient d’ouvrir ses portes. L’équipe des Portes du soleil tente d’accompagner des femmes qui, bien que vivant en situation d’extrême précarité, peinent à trouver leur place dans les dispositifs classiques d’addictologie et d’hébergement d’urgence.

De la cuisine émergent quelques bruits de casseroles : Bruno met la touche finale à son osso bucco. Bénévole, il prépare régulièrement le déjeuner pour les femmes des Portes du soleil. Midi vient de passer sur l’horloge murale mais tout est encore bien calme dans la maison. 

La plupart des femmes récupèrent d’une nuit sans sommeil, passée à tenter de glaner quelques euros en terrasse et à trouver de quoi consommer les produits desquels elles sont dépendantes.

Une double exclusion

Bruno, bénévole, prépare régulièrement le déjeuner pour les femmes des Portes du soleil.  Lucie Pastureau/HansLucas pour Le Media Social

Toutes les femmes accueillies ici sont consommatrices de drogues et survivent à la rue. Elles connaissent la double violence de l’exclusion et du sexisme : dans les structures dédiées aux femmes à la rue, elles peinent à trouver leur place. Stigmatisées par leurs consommations, certaines préfèrent fuir les lieux d’hébergement plutôt que d’affronter regards et jugements. 

Les règles de ces structures, où les retours à certaines heures de la nuit sont prohibés, où l’on peut être exclue si on est sous l’emprise de produits stupéfiants, sont rarement adaptées à leur vie nomade.

Des lieux par et pour les hommes

Les structures mixtes pour les sans-abri ou les centres d'accueil et d'accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues (Caarud) bénéficient souvent de règles plus souples. Mais les femmes peuvent s’y sentir en insécurité, du fait de leur infériorité numérique, et stigmatisées là encore car le jugement social sur les consommations demeure souvent bien plus violent lorsque la personne dépendante est une femme. 

« Ces lieux sont souvent pensés par et pour les hommes, souligne Catherine Bonnet, cheffe de service des Portes du soleil. Les dispositifs mixtes sont en réalité des dispositifs masculins. Se rejouent, à l’intérieur même de ces lieux, les situations d’emprise et de domination que connaissent les femmes à l’extérieur. »

Dans les dispositifs mixtes se rejouent les situations de domination masculine, relève Catherine Bonnet, cheffe de service des Portes du soleil, qui dirigeait avant un Caarud mixte avec hébergement. Lucie Pastureau/HansLucas pour Le Media Social

Pourtant, le stéréotype du vieil homme seul à la rue se craquelle face à une réalité : selon l’Institut national d'études démographiques (Ined), deux sans domicile sur cinq sont des femmes. Parmi les sans-abri effectifs, c’est-à-dire les personnes qui n’ont aucune solution précaire d’hébergement (foyer d’urgence, bidonville, etc.), elles seraient 5 %.

Comme pour les hommes, vivre à la rue signifie pour ces femmes une très forte exposition aux addictions. Elles représentent 20 à 25 % des files actives des Caarud. « Leur présence est donc loin d’être anecdotique », relève Catherine Bonnet. Cependant, à ce jour, aucune structure n’existait en France pour l’accueil spécifique des femmes sans abri consommatrices de drogue.

Un constat d'échec

Le projet des Portes du soleil naît d’abord d’un constat d’échec. Auparavant cheffe de service dans un Caarud mixte avec hébergement, Catherine Bonnet a tenté de comprendre pourquoi les femmes fréquentaient moins ces lieux, y compris en l’existence de temps non mixtes.