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Interview08 juillet 2019
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Travailleurs sociaux et entrepreneurs sociaux : tous ensemble ?

La montée des entreprises sociales et parallèlement le déclin relatif du modèle associatif crée des peurs et des crispations. Le président du Mouvement des entrepreneurs sociaux (Mouves), Jonathan Jérémiasz, plaide pour une vraie coopération entre ces deux secteurs, notamment via la formation.

Comment devient-on entrepreneur social ?

Jonathan JérémiaszPour ce qui concerne mon parcours personnel, c’est le résultat d’un enchaînement d’événements. Adolescent, j’étais à la fois précoce intellectuellement et très turbulent. Après une crise existentielle et alors que je faisais une foultitude de petits jobs, j’ai décidé de m’engager pour l’intérêt général. J’ai repris des études de droit et de sciences politiques. À cette période là, j’ai travaillé en faveur du recrutement d’adhérents pour Greenpeace, un job hyperformateur qui m’a été utile par la suite.

Qu’avez-vous fait ensuite ?

J.J.Mon travail pour Greenpeace a nourri mon diplôme d’études approfondies (DEA) sur la question de la communication éthique : comment communiquer sans travestir la réalité, sans être dans la culpabilisation ? J’ai croisé cette réflexion avec la dimension sociale. Sur ces bases, j’ai constitué une société, ONG conseil, qui travaille avec les associations pour la collecte de fonds en face-à-face.

Quinze ans après, cette structure compte 450 salariés. Et elle développe des principes très sociaux : quand un euro est versé aux actionnaires, un euro l’est aux salariés. Pour ma part, j’avais décidé de plafonner ma rémunération.

Vous vous êtes arrêté là ?

J.J.Pas du tout. Un accident de ski, qui a rendu mon frère handicapé, m’a conduit à constituer deux structures. D’une part, une SARL, Handiamo!, qui accompagne des sportifs de haut niveau dans leur carrière en handisport. D’autre part, l’association Comme les autres, qui aide les personnes dans leur parcours de construction après l’accident, notamment au travers d’activités sportives à sensations fortes.

Pour compléter le tableau, j’ai constitué une société coopérative ouvrière de production (Scop), Voix publique, une agence de communication spécialisée en mobilisation citoyenne. Pour être disponible, je n’ai plus aucune activité opérationnelle dans chacune de ces quatre sociétés.

Quels sont les principes que vous retenez pour définir l’entrepreneuriat social ?

J.J.Ils sont tous présents dans les initiatives que j’ai mises en oeuvre. Une entreprise sociale est une structure privée, quel que soit son statut, qui poursuit une finalité d’utilité sociale, qui partage les richesses en son sein ou limite la lucrativité, et qui partage sa gouvernance. C’est sur ces bases que je suis devenu en 2017, en remplacement de Christophe Itier, président du Mouves, le Mouvement des entrepreneurs sociaux, lequel compte environ 750 adhérents.

Les entrepreneurs et les travailleurs sociaux ont parfois tendance à se distinguer en s'auto-caricaturant

Un peu partout, on entend le diagnostic d’une incompréhension entre travailleurs et entrepreneurs sociaux. Quels en sont les mécanismes ?

J.J.Il y a d’abord une différence de classe : les entrepreneurs sont généralement issus d’un milieu social plus favorisé que les travailleurs sociaux. Sinon, je constate que les uns et les autres ont parfois tendance à se distinguer en s’auto-caricaturant.

Par exemple ?

J.J.Certains entrepreneurs sociaux considèrent les travailleurs sociaux comme des personnes conservatrices qui n’inventent plus rien. À l’opposé, certains travailleurs sociaux voient dans les entrepreneurs des personnes qui amènent le «poison» de l’argent dans le travail social.

Une telle attitude est bien confortable pour les uns et les autres car elle évite de se remettre en question.

Mais n’y a-t-il pas matière à critique ?

J.J.Oui, vous avez raison, on a le droit d’être critique. Certains entrepreneurs arrivent sur les territoires avec une posture qui manque de finesse. De même, certains travailleurs sociaux se sont éloignés de la cause qu’ils doivent défendre, tout simplement parce qu’ils ont refusé de se remettre en question. Donc, il y a des caricatures, mais aussi des réalités.

L’objectif est de donner à voir aux futurs professionnels la complexité de l’univers de l’autre

Vous plaidez cependant pour un rapprochement entre ces deux mondes…

J.J.Je suis, en effet, persuadé qu’il y a un vrai intérêt à rapprocher ces deux mondes qui s’ignorent. À ce titre, il est urgent de mettre en place des programmes communs et d'aller vers une acculturation mutuelle. Cela peut passer par des interventions de travailleurs sociaux dans des écoles de commerce, et réciproquement. Il faudrait également aller vers des stages de quelques mois de travailleurs sociaux dans des entreprises, pour leur permettre de connaître les réalités sociales et économiques de l’autre partie. Et inversement.

L’objectif est de donner à voir aux futurs professionnels la complexité de l’univers de l’autre. Je suis d’autant plus à l’aise avec cette proposition que grâce à mes diverses activités j’ai un pied dans chaque monde.

On a malgré tout l’impression que ces deux mondes sont trop différents pour permettre cette interpénétration...

J.J.Ils ne sont pas si imperméables l’un à l’autre. Il ne faudrait pas oublier que la plupart des dirigeants historiques d’importantes entreprises de l’économie sociale et solidaire sont d’anciens éducateurs spécialisés. Je pense à Jean-Marc Borello (groupe SOS), Éric Pliez (Aurore) ou encore André Dupont (Vitamine T).

Dans cette période où le modèle associatif est fragilisé, que peuvent apporter les entreprises sociales ?

J.J.Du fait de la baisse des subventions, les associations sont en recherche de moyens supplémentaires. La connaissance des mécanismes économiques via les entreprises sociales peut aider les premières à trouver des financements nouveaux.

Vous semblez contester la réalité d’une opposition ?

J.J.Je pense que le clivage binaire entre le public et le privé constitue un frein au progrès de nos sociétés. Il existe énormément d’initiatives d’intérêt général performantes qui viennent du secteur privé. Dans les deux secteurs, je plaide pour la rédaction de codes de bonne conduite, par exemple sur les écarts de rémunération.

Rencontres en vérité 

C'était le 25 mai 2018. Dans le journal Le Monde, Sébastien Poulet- Goffard, un ancien assistant social devenu consultant dans le champ de l’économie sociale et solidaire (ESS), jetait un pavé dans la mare en publiant une tribune : «Entrepreneurs et travailleurs sociaux, rencontrez-vous !».

Côtoyant au quotidien les acteurs de l’ESS, il estimait que « l’émergence des entrepreneurs sociaux peut vraiment bénéficier aux publics en difficulté ».

Un an plus tard, un premier débat a été organisé par le Groupement national des initiatives et acteurs citoyens et la Compagnie générale des autres. Il a mis en présence des entrepreneurs, des responsables associatifs, des formateurs et des chercheurs. L’ occasion d’échanges en vérité.

Le président de l’Uniopss Patrick Doutreligne a ainsi pointé du doigt le fait que certaines entreprises sociales ont tendance à délaisser des personnes moins solvables. Lors de ce même débat, un travailleur social affirmait : « Il y a une inefficacité du travail social que je revendique… Je suis une présence, je n’ai pas d’obligation de résultat. » 

NoëlBOUTTIER
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