Le travail social, métier de l'humain, expose ses professionnels et professionnelles à la souffrance, la précarité et aux traumas des personnes qu’elles accompagnent, autant qu’aux défaillances des institutions et au délitement des services publics. Face à cette âpre réalité quotidienne, leur santé mentale est mise à mal, et, très souvent, peu considérée.
« Ce qui m’a alerté en premier c’est la difficulté de faire face à des situations qui ne me posaient pas de problème avant. Le fait aussi d’être moins en empathie. Parfois j’en ai marre d’écouter les gens et je m’en veux terriblement. C’est horrible, c’est un cercle vicieux. » Emmanuelle, 49 ans, éducatrice spécialisée, travaille depuis plus d’une dizaine d’années dans un service d’action éducative en milieu ouvert (AEMO) intensive.
Si elle a toujours été consciente des risques psychosociaux liés à son métier, cela ne l’a pas empêchée de s’effondrer en pleurs dans sa voiture après une visite à domicile qui s’est mal passée. « J’ai eu la sensation que c’était "contre moi". J’ai été bien trop touchée par ce qui s’est passé. » Après un arrêt de deux semaines, et avec le recul, la professionnelle constate que sa « fatigue morale » se répercute sur son corps en somatisations diverses. « Je suis très souvent malade. Aujourd’hui j’ai envie d’aller travailler uniquement quand ça se passe bien. » Rhume qui s’aggrave sur la durée, grippe, pneumopathie, mal de dos intense, douleurs aux chevilles et aux genoux, Emmanuelle s’affaiblit, sans que l’institution ne semble s’en inquiéter.
Turnover et burnout
S’il existe un « comité de bientraitance » dans sa structure, celui-ci est confronté à un important turnover, qui ne permet ni suivi ni initiatives pérennes. « Avalé » par une association conséquente après une fusion, le service jusqu’alors stable d’Emmanuelle s’est dégradé. « Même les plus jeunes sont fatiguées et démoralisées. En plus des arrêts à répétition, on a vu des cas de burn-out de plus d’an. Moi je me sens un peu aliénée. Je suis attachée à ce service, avec l’expérience je me sens investie de quelque chose. Et puis j’ai 50 ans, je coûte cher, comment trouver autre chose ? »
L’éducatrice, qui intervient en parallèle en école de travail social, cherche une porte de sortie douce, avant d’être « complètement HS ». Car dans son service, l’analyse des pratiques (ADP) a été supprimée, et les absences non remplacées. En plus des moyens, « il manque un accès facile à un suivi psychologique pour les professionnelles, avec quelqu’un qui connaît bien nos métiers », conclut Emmanuelle.

