Les problèmes liés à la gestion des foyers de travailleurs migrants ne sont pas nouveaux, et le confinement est venu accentuer des situations « inacceptables » et « indignes ». Le point avec Mon foyer va craquer, reportage d'Emilie Chaudet pour "Les pieds sur terre", sur France Culture.
Conçus dans les années 50 pour héberger des hommes immigrés isolés, les foyers de travailleurs migrants (FTM) accueillent aujourd'hui une population très diversifiée et précarisée. À Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), les foyers Romain-Rolland et David-Siqueiros, construits dans les années 70 et gérés par la société Adoma, semblent à l'abandon, d'autant plus pendant la période du confinement.
Dans Mon foyer va craquer, reportage diffusé le 12 juin dans l'émission « Les pieds sur terre », sur France Culture, Émilie Chaudet donne la parole aux différentes parties impliquées, et tente de comprendre pourquoi et comment la situation a pu se dégrader ainsi.
Immobilisme
Le 23 avril dernier, en plein confinement, les délégués du foyer de travailleurs migrants Romain-Rolland lancent un appel intitulé « Vivre et mourir au foyer Romain-Rolland ». Ils souhaitent alerter l'opinion sur la « situation dramatique » du lieu, géré par la société Adoma (anciennement Sonacotra). Leurs conditions de vie dégradées (mauvais entretien des locaux, pannes d'ascenseur incessantes, insécurité…) ont été aggravées par le confinement, et ils dénoncent l'immobilisme de la société gestionnaire.
Tristesse et solitude
Le foyer Romain-Rolland, Geneviève Petauton le connaît bien. Professeur d'histoire à la retraite, et membre du Collectif pour l'avenir des foyers (Copaf), elle accompagne les résidents depuis une trentaine d'année. Elle a vu la situation se détériorer peu à peu. Au départ très mobilisés, surtout sur la question de l'égalité des droits, « les résidents ont vieilli sans que personne ne s'occupe d'eux », et l'atmopshère a changé, explique-t-elle. « Ce n'est plus du tout l'ambiance des années 70, c'est plutôt la tristesse, la solitude, voire le désespoir », regrette-t-elle.
« Ils nous ont laissés comme des moutons »
Au foyer David-Siqueiros (Adoma), la situation n'est pas plus enviable. Les résidents dénoncent la saleté et le délabrement des locaux. Crasse, humidité, eaux stagnantes, plafonds qui s'effondrent, punaises dans les chambres… À l'insalubrité déjà présente, s'ajoutent des toilettes bouchées que les résidents ont du mal à faire réparer, à cause du confinement. Plus de ménage assuré depuis le début de la crise, des contacts chez Adoma qui ne répondent pas… « On n'a pas vu de représentant d'Adoma pendant le confinement, [...] ils nous ont laissés comme des moutons », déplore un résident. Là aussi, le sentiment d'abandon domine.
« Une présence très soutenue »
Pourtant, du côté d'Adoma, on assure que pendant la période de confinement, « une présence très soutenue » a été maintenue sur les deux foyers grâce à des équipes mobiles présentes chaque jour pour accompagner les résidents. « L'action des équipes mobiles a même été complétée par une veille téléphonique », précise Lætitia Guidec, directrice territoriale de la Seine-Saint-Denis chez Adoma. « Il est inexact d'affirmer qu'Adoma a mis plusieurs jours à intervenir » concernant les toilettes bouchées du foyer Siqueiros, « nous avons dès le premier jour réalisé des actions afin de désengorger la colonne bouchée », se défend-t-elle.
Alors qui croire ?
Pour Geneviève Petauton, c'est un « euphémisme » de dire que « la société gestionnaire est “relativement” absente » des foyers. « Le fait qu'Adoma les abandonne, le fait qu'ils ne fassent rien » induit, selon elle, une « méfiance généralisée dans tous les foyers vis-à-vis des gestionnaires. Méfiance, colère, et parfois même un peu de haine ».
« Oui, il y a bien des équipes mobiles chaque jour, mais pour faire quoi ? », constate ce responsable de résidence, salarié d'Adoma, qui a souhaité rester anonyme. « Les collègues sont dans le bureau pendant une heure ou une heure et demie, sans rien faire, parce qu'ils n'ont pas le droit de contacter les résidents, pour leur protection ». Il estime que ce que fait Adoma n'est pas suffisant : « Communiquer à travers des affiches ça ne marche pas, […] la majorité de la population [du foyer] ne sait pas lire ».
Non-assistance à personne en danger
La possibilité de porter plainte contre l'entreprise, notamment pour non-assistance à personne en danger, est à l'étude du côté du Copaf et du Gisti, le groupe d'information et de soutien des immigrés, confie Émilie Chaudet à la fin du reportage. Affaire à suivre.
« Mon foyer va craquer » , Émilie Chaudet, Emmanuel Geoffrey, diffusé le 12 juin dans l'émission « Les pieds sur terre », sur France Culture. Podcast disponible sur le site de France Culture.

