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Article14 janvier 2020
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Michèle Delaunay, inlassable avocate des "baby-boomers"

Dans Le fabuleux destin des baby-boomers, l'ancienne ministre raconte l'histoire totalement inédite de cette "génération sans pareille" dont elle fait partie. Michèle Delaunay trace les contours de la transition démographique que nous vivons.

Qu'on l'écoute lors d'un des nombreux congrès et colloques où elle intervient ou qu'on dévore les plus de 300 pages de son ouvrage, on est frappé par la force de Michèle Delaunay, pourtant pas bien costaude. Elle dégage une incontestable énergie vitale qui manque à tant de quadras ou quinquas qui font de la politique comme d'autres vont au bureau en traînant les pattes. Depuis qu'en 2012 où, à la surprise générale, la « tombeuse de Juppé » (aux législatives de 2007) a été nommée au gouvernement Ayrault, elle incarne plus que n'importe qui la question de l'âge ou plus précisément l'enjeu de la transition démographique. 

Incarner le job

Dans ce livre fort documenté, bourré de chiffres, elle raconte comment elle a fait pour exister politiquement. « Nommée ministre en 2012, écrit-elle, sans même l'avoir imaginé, je me suis dit le jour même, il faut incarner le job, ce qui demande un poil d'effort quand il s'agit du ministère des Personnes âgées et de la dépendance, formulation peu excitante s'il en est dont j'ai réussi à faire changer le dernier mot en faveur d'autonomie ». Et elle ajoute avec malice : « J'ai réalisé que j'avais une chance formidable, j'avais le seul ministère en croissance. Il me suffisait de rester assise à mon bureau pour que chaque jour, le nombre de mes ressortissants augmente ».

« Les oiseaux du matin »...

Mais qui sont ces baby-boomers ? Michèle Delaunay explique que cette génération qu'elle fait démarrer en 1946 (début du pic de naissances) et qu'elle clôt en 1973 (chute des naissances en 1974 avec le choc pétrolier) comprend deux sous-générations. La première jusqu'en 1955 a été identifiée par l'historien Jean-François Sirinelli par les « 4 P » pour « paix, progrès, prospérité et plein emploi ». Cette génération, les « oiseaux du matin », dont fait partie l'auteur, « a été durablement marquée par le souvenir de la guerre et par les affres de la décolonisation ». Cette décennie se caractérise par « une certaine frugalité », note l'ancienne ministre dont le père a été préfet notamment pendant la guerre d'Algérie (« il s'était attribué la charge de prévenir les familles des appelés de son département morts dans le djebel », raconte-t-elle).

... et « les oiseaux du midi » 

L'autre sous-génération est fort différente puisqu'elle va découvrir la société de consommation. Pour ces « oiseaux de midi », « l'enjeu majeur n'était déjà plus l'effort de reconstruction du pays, mais bien davantage le confort familial et les loisirs ». Pour Michèle Delaunay, ces deux sous-groupes se retrouvent dans Mai 68 dans la mesure où cet événement « constitue une mise en musique de la somme des valeurs et contre-valeurs que l'apport des vagues successives de jeunes arrivants fait s'entrechoquer. »

 La révolution de 68

Cette génération a bousculé les mœurs de la France. L'homosexualité est sortie de l'ombre, les mariages se sont faits plus tardifs (autour de 28-30 ans) et les divorces ont explosé : en 1970, ils ne concernaient que 12 % des mariages ; aujourd'hui, il s'agit d'un mariage sur deux... Sur la question des violences faites aux femmes, Michèle Delaunay défend un point de vue original : si certaines femmes ont évité de porter plainte, c'est qu'elles considéraient qu'elles pouvaient se défendre toutes seules. L'idéologie de l'autonomie individuelle n'a pas que du bon...

Progrès de la médecine

Les baby-boomers ont totalement bénéficié des progrès fantastiques de la médecine, ce qui explique grandement leur longévité. N'oublions pas que l'espérance de vie a, pendant toute une période, gagné un trimestre par an. La prothèse de hanche, par exemple, concerne aujourd'hui 140 000 personnes par an.

Relations aux autres

Dans un chapitre intitulé « La révolution de l'âge », l'ancienne ministre détaille tout ce que les boomers peuvent espérer réaliser. Le champ des possibles est très vaste. Mais pour cela, il faut repousser la peur de l'âge. Elle estime que la préparation à la retraite est trop peu dispensée sous forme de journées de formation. La relation aux autres est essentielle pour réussir cette entrée en âge. « S'enfermer, c'est se condamner », rappelle-t-elle utilement.

Allonger le temps d'activité

Sur la retraite (le livre est sorti fin novembre), Michèle Delaunay n'hésite pas à prendre le contre-pied de ses camarades de gauche. « Je suis favorable à cet allongement du temps d'activité par toute mesure facilitant une entrée plus précoce et par un retard de l'âge de départ sous condition de prise en compte de la pénibilité. »  Elle parle du désarroi de nombreux actifs qui doivent laisser leur job vers 60 ans (il s'agit manifestement plus de cadres que d'ouvriers). On devrait par ailleurs multiplier « des réserves professionnelles, enseignantes, sociales, juridiques, etc. pour des périodes de coup de grisou où l'on manque de personnel. » 

Osons la mode « âge pride » 

Plus féministe que jamais, l'ancienne ministre estime que ce sont les femmes qui vont accomplir les premières la révolution de l'âge. À la retraite, les femmes (elle les appelle les « boomeuses ») ont 25 ans d'espérance de vie. Un quart de siècle ! Elles doivent faire des arbitrages, explique-t-elle : « Quelle part continuer à donner à une activité extérieure et quelle part pour la gestion familiale ? » Elle plaide pour une mode « Age Pride ». « Osons les couleurs vives ; les mélanges inédits de carreaux et d'imprimés, le blanc intégral, cheveux compris, le noir complet brutalisé par une étole rouge corrida », énumère la septuagénaire. 

 « Dégager l'âgisme » 

« Il est interdit d'interdire »... ce slogan très soixante-huitard ouvre le chapitre « Exercer sa liberté et ses droits ». Cela suppose de façon préalable de « dégager l'âgisme » qui est partout, selon elle. Pourquoi, interroge-t-elle, écrit-on qu'un septuagénaire a eu un accident de la route et jamais un trentenaire ? Les dégâts de l'âgisme sont considérables. « Une mise à l'écart, un reproche de moindre rentabilité ou de difficulté à suivre le mouvement peuvent être désastreux », estime l'auteur. Pour que la société bouge, il faudrait notamment un ministère de la transition démographique. 

Service civique senior

L'ancienne ministre n'oublie pas d'évoquer les métiers du grand âge. Elle rappelle qu'en 2014, elle et trois autres ministres avaient été à l'origine d'un plan pour les métiers de l'autonomie, mort-né suite au remaniement gouvernemental. Elle estime que sur le volet des aidants, il faut créer un service civique senior avec une formation attenante. Sur les Ehpad, elle plaide sans surprise pour une évolution du modèle qui reconnaisse la liberté d'aller et venir des résidents et le droit à l'intimité. Des établissements « affinitaires » doivent également trouver leur place, par exemple pour des personnes homosexuelles.

Des cérémonies laïques lors des décès

Comme la vie se termine par la mort, Michèle Delaunay écrit des pages pleines de sensibilité et de finesse. Elle s'étonne que la République valorise plus les mariages que les décès. Et propose que soient mises en place des cérémonies laïques (pour ceux qui ne veulent pas de célébration religieuse). Et on retiendra la phrase ultime de ce livre : « Âgés (...) donnons-nous mutuellement de la force, faisons-nous entendre et agissons. »

Michèle Delaunay, Le fabuleux destin des baby-boomers, Editions Plon, 353 pages, 20 euros.

NoëlBOUTTIER
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