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Tribune libre02 novembre 2021
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L'aide à domicile à l'épreuve du racisme : des préjugés qui ont la peau dure

Directrice d'un service d'aide à domicile à Paris, Dafna Mouchenik dénonce les demandes racistes de certains usagers qui ne veulent pas être accompagnés par des professionnelles "noires" ou "arabes". Les préjugés sont souvent difficiles à "dégommer".

L'histoire que je veux vous raconter commence par la visite d'une vieille dame dans nos locaux. C'est qu'elle ne se fait plus toute jeune et commence à peiner pour tout, pour un rien. Elle sent bien que c'est le début de la fin, enfin c'est ce qu'elle dit : « Je viens pour savoir comment ça se passe votre affaire, pour le jour où j'en aurai besoin. »

« Elle a des cerises sur son chapeau, la vieille. Elle se fait croire que c'est l'été. Au soleil, on s'sent rassuré. Il paraît qu'la dame à la faux, c'est l'hiver qu'elle fait son boulot. » (1)

« Vous n'avez pas de Blanches ? »

Myriam « rayon de soleil » l'accueille, sourire aux lèvres : « Asseyez-vous, je vais vous expliquer. » Diénaba, pas loin, prend le relais de tout le reste afin de permettre à sa collègue de dégager le temps nécessaire pour répondre aux questions de « Madame Cerise ». Une équipe trouvant le temps même lorsqu'il n'y en a pas… c'est souvent que nos services savent faire ça.

Alors imaginez leur déconvenue lorsque, comme ça, naturellement, sans honte ni gêne, la dame lâche, tel un pet bruyant : « C'est quoi ce que vous avez ? Elles sont colorées celles que vous envoyez ? Mais vous n'avez que ça chez vous ? Vous n'avez pas de Blanches ? »

« Elle vient acheter une robe de mariée ? »

À ce moment-là, c'est comme si j'avais accès aux pensées de Myriam en wifi. « C'est quoi son problème, elle vient acheter une robe de mariée ou elle a besoin d'aide ? »

Qu'aucune des personnes présentes dans nos bureaux ne soit véritablement de type « caucasien » ne la démonte, la dame au chapeau enchaîne : « Non mais moi, je préfère une Française. Bon… (soupir), elle serait d'où celle que vous m'enverriez ? Si vous n'avez pas mieux, je peux accepter une Polonaise ou une Portugaise. Je ne suis pas raciste mais faut pas compter sur les Noirs pour faire bien le ménage et les Arabes, tous des fourbes. »

Des xénophobes décomplexés

Par chance, nous nous insurgeons encore. Avec le temps, nous pourrions être blasés, ne plus relever, tant ce métier nous en fait entendre, mais ça nous frappe toujours au cœur avec la même intensité et c'est tant mieux. Jamais rencontré autant de xénophobes décomplexés que depuis que je fais ce métier. À croire que tous les racistes de notre pays ont besoin d'aide à domicile, pour eux, pour leur mère, leur grand-père…

Une dame avait été jusqu'à m'expliquer qu'elle n'était pas raciste mais allergique aux Noirs : « Vous savez bien, Dafna, que leur peau sécrète une substance particulière, d'où leur odeur… » Je lui ai demandé un certificat médical attestant de cela sans quoi je n'accéderais pas à sa demande. J'aurais tellement aimé être là, le jour où elle l'a demandé à son médecin. Évidemment, je ne l'ai jamais reçu.

« Entre nous »

C'est curieux, un raciste, ça croit être nombreux (bon, force est de constater que ça l'est), que tout le monde pense comme eux. Un jour, quelqu'un m'a dit : « Dafna, entre nous, on peut se le dire. Les Noirs, les Arabes, c'est du bas de gamme . Vous les embauchez faute de mieux. »

Et la personne qui m'a sorti ça n'était même pas vieille. Non pas que les vieux aient le droit d'être racistes, mais je leur en veux moins quand ça vient d'eux. Mais là, un mec de mon âge, comment est-ce possible ? Le « entre nous », c'est souvent qu'on nous le sert, parfois même on nous le lâche au téléphone. C'est qu'en plus, ils sont sûrs d'évaluer la couleur d'une peau au son d'une voix, balaises les gars !

Hiérarchiser l'humanité

« Nous », c'est qui ? « Nous », les gens avec des idées dégueulasses ? « Nous », capables de hiérarchiser l'humanité ? « Nous », la classant, la divisant ? « Nous » qui plaçons les Blancs au sommet de la pyramide ? « Nous », hétéros chrétiens, ni juifs ni musulmans, tous « faux Blancs » ? Non, on n'est pas « entre nous », moi je ne suis pas « nous ». Honte à moi et à quiconque d'être un jour ce « nous » !

Si Myriam avait osé, elle lui aurait dit que sans les Noirs et les Arabes (qui sont pour beaucoup Français, au passage), il n'y aurait personne pour s'occuper des vieux dans notre pays, du moins en Ile-de-France. À croire qu'ils ont le cœur suffisamment grand pour venir en aide même à ceux qui nient leur appartenance au genre humain.

Une demande hors sujet

Mais Myriam n'a pas perdu le cap. « Vous pouvez me demander de vous envoyer quelqu'un de compétent, vous pouvez souhaiter une personne sympa avec qui vous allez vous entendre, vous pouvez attendre de nous que nous vous envoyions une aide à domicile super organisée, mais pour le reste, faut pas y compter ». Ça, c'est toutes les semaines qu'il faut le répéter…

« Le temps ne fait rien à l'affaire, Quand on est con, on est con. Qu'on ait 20 ans, qu'on soit grand-père, Quand on est con, on est con. » (2). Là, le mot connard aurait été plus approprié mais ça sonne moins bien pour la chanson.

Le fantasme et la réalité

Si nous entendons souvent de telles horreurs, il est finalement rare que les gens les pensent vraiment. Lorsque Noir ou Arabe se présente pour leur venir en aide, les voilà tout à coup plus blancs que blancs. C'est que celles et ceux qu'ils s'imaginent n'existent pas. C’est un fantasme, un préjugé qui ne colle pas avec la réalité proposée.

Heureusement, il nous arrive aussi de travailler pour des gens « qui n'osent s'approprier les choses, encore moins les gens. Ceux qui veulent bien n'être qu'une simple fenêtre pour les yeux des enfants, ceux qui sans oriflamme et daltoniens de l'âme ignorent les couleurs. » (3)

Hallucinées et soulagées

Mais dans ce qui se joue ici, il semblerait bien qu'on en tienne une vraie. La vieille au chapeau scrute le visage de Diénaba. Voilà que j'entends aussi ce qu'elle pense : si des Noirs travaillent même dans les bureaux, qui va-t-on lui envoyer chez elle ?

Un sourire narquois au coin des lèvres, du mépris dans les yeux, elle acquiesce à tout ce qu'explique Myriam. « Elle serait pas un peu arabe, cette petite ? Décidément, ce service est perdu, y a plus que des étrangers ». Elle se lève sans demander son reste, toujours le même rictus sur sa face figée et la voilà qui disparaît. Nous laissant hallucinées mais soulagées.

(1) Michel Sardou, La vieille Michèle.

(2) Georges Brassens, Le temps ne fait rien à l'affaire.

(3) Anne Sylvestre, Les gens qui doutent.

Carnet de bord : deuxième saison

À l'automne 2020, nous ouvrions une rubrique hebdomadaire d'expression libre*. L'objectif est de permettre à des professionnels de raconter le quotidien de leur pratique, de faire réfléchir, voire d'ouvrir des débats. Pendant huit mois, Dafna Mouchenik (aide à domicile), Ève Guillaume (Ehpad), Laura Izzo (protection de l'enfance) et Christel Prado (département et handicap) ont ouvert la voie avec des textes qui vous ont souvent captivés. Elles ont accepté – qu'elles en soient remerciées – de poursuivre l'aventure. Évidemment, cette année ou la prochaine, de nouvelles plumes pourraient les rejoindre. Si ça vous dit, contactez-nous.

* Les propos tenus par les professionnels dans le cadre de ce « Carnet de bord » n'engagent pas la rédaction du Media Social.

Chroniques précédentes :

À l'occasion des deux ans du Media social, nous avons interviewé Dafna Mouchenik sur les raisons de sa participation au carnet de bord. Voir la vidéo ci-dessous.

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