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Article06 avril 2020
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Jeunes aidants : le répit en suspens pendant le confinement

Dans l’ombre du domicile, auprès d’un proche malade ou handicapé, les jeunes aidants sont désormais confinés, comme tout le monde, du fait du Covid-19. Sans espace de répit, ils s’adaptent, avec leurs proches, parfois soutenus par leurs pairs et le réseau Jade.

Ce qui frappe, c’est le silence. Encore une fois, ils ne font pas parler d’eux. Qui sait ce qu’ils vivent entre les murs du domicile, quand leur seul espace de répit - l’extérieur, le collège, le lycée, les copains, les sorties - leur est interdit ? Le confinement n’a rien d’anodin lorsque, d’ordinaire, les bouffées d’air allègent le quotidien.

« Les premiers jours ont été compliqués, je me suis disputée avec ma mère juste avant le confinement total car je voulais sortir une dernière fois, elle n’a pas voulu. C’est monté au clash, alors je suis partie vivre quelques jours chez ma grand-mère en Ariège », décrit Léa, 16 ans. Lycéenne en première à Blagnac (Haute-Garonne), elle vit avec sa mère et son frère de 17 ans, hémiplégique et épileptique.

Prendre sur soi

« Cela m’a permis de réfléchir à la relation avec ma mère, nous avons discuté et finalement je suis revenue. Là ça se passe bien, on essaie de faire tous des efforts », raconte-t-elle. « Faire tous des efforts », ce sont aussi les mots de Martin, 17 ans, qui vit en région parisienne avec sa mère et son père, cérébro-lésé après un accident. « Mon père essaie de garder plus son calme que d’habitude et de demander moins de choses, d’être plus autonome alors qu’il est totalement dépendant de nous », décrit-il.

Psychologue clinicienne, Alexandra Marty-Chevreuil est référente du groupe des adolescents pour le projet Jeunes aidants ensemble (Jade) Occitanie, à Toulouse. « Dès le début du confinement je les ai appelés pour savoir comment cela se passait. Nous devons rester à leur écoute car cette situation génère des problématiques pouvant aller de la culpabilité à l’angoisse, avec des conflits ou du repli », décrit-elle.

Resserrer les liens

Psychologue clinicienne, Alexandra Marty-Chevreuil, référente ados pour le projet Jade Occitanie, à Toulouse, se rend disponible pour eux par téléphone ou messagerie. DR

Par téléphone ou via Whatsapp, elle se rend disponible pour eux, comme pour cette jeune fille dont la maman est hospitalisée à domicile, en soins palliatifs. « Sa mère a failli mourir d’une infection pulmonaire pendant le confinement : cet événement, vécu aussi par le frère qui d’habitude est en internat, a sonné comme un coup de massue pour tous et resserré les liens familiaux ».

Une autre jeune fille, en situation de décrochage scolaire, dont la sœur est polyhandicapée, a connu plusieurs étapes. « Au début elle avait tendance à se replier sur elle-même, à rester toute la journée enfermée dans sa chambre, d’autant qu’elle a une relation conflictuelle avec son père. Finalement ces derniers jours cela allait beaucoup mieux, elle m’a dit qu’elle passait du temps avec l’ensemble de la famille et qu’elle faisait des efforts ».

« Comme une grande famille »

Grâce aux ateliers répits proposés en temps normal par Jade Occitanie - ceux prévus pendant les vacances de Pâques ont été annulés - et aux groupes de parole mis en place récemment, la pair-aidance s’est développée.

« On est comme une grande famille, avec beaucoup de respect, de complicité, de soutien entre nous tous. Il y a une dynamique de groupe, et là pendant le confinement on prend des nouvelles, on s’envoie des messages, on s’assure que tout va bien », raconte Léa. L’appui des psychologues est important : « On sait qu’on peut les appeler à tout moment, on se sent vraiment soutenus », poursuit-elle.

En Essonne, l’association nationale Jade s’est également mise à disposition des jeunes aidants et de leurs parents, en cas de besoin. Elle a répertorié les supermarchés proposant des créneaux spécifiques pour les personnes âgées ou vulnérables, et contacté des pharmaciens pour qu’ils fournissent aux jeunes aidants les traitements en priorité, ou par la porte arrière.

Fragilité scolaire accrue

Si Martin ou Léa ne se sentent pas particulièrement stressés par l’absence de cours au lycée et des épreuves du baccalauréat chamboulées, le risque de creusement du décrochage scolaire préoccupe Amarantha Bourgeois, directrice du développement de projets de l’association nationale Jade.

« C’est déjà un sujet qui pose problème en temps normal, car les jeunes aidants ont une fragilité scolaire du fait de leur situation d’aidance. Là, il va falloir que nous anticipions la reprise avec l’Éducation nationale et les assistants sociaux scolaires, et que nous passions la vitesse supérieure en termes d’accompagnement ».

La question du deuil

Autre sujet de préoccupation, la question du deuil. « Lors de notre dernier atelier répit, deux parents sont décédés. Le Covid-19 pourrait aussi provoquer le décès de personnes proches et crée de fortes angoisses chez eux, avec la peur du virus pour leur parent vulnérable ».

Afin de mieux accompagner ces jeunes aidants qui deviennent jeunes endeuillés, Jade s’est récemment rapproché de la fondation Ocirp et du Groupe Jeunes Générations de la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs (SFAP).

L’empreinte du confinement

À quel moment Martin, Léa et les autres pourront-ils lâcher un peu leur smartphone et les réseaux sociaux, prendre l’air pour retrouver leurs amis, loin du domicile ? Nul ne le sait encore. Seule certitude, le confinement laissera une empreinte particulière. « Il provoque des bouleversements, peut faire éclater une crise latente ou faire réfléchir, évoluer », confirme Alexandra Marty-Chevreuil.

« Le plus dur à gérer c’est cette forme de solitude qui nous confronte à la réalité. On est seuls avec soi-même, on ne peut plus fuir par le biais des potes. En même temps cette période va développer des choses. J’ai commencé à écrire, par exemple », termine Léa. Une autre occupation solitaire, mais toujours fertile.

LaetitiaDELHON
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