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Portrait23 juin 2020
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Aide à domicile : Dafna Mouchenik, au nom de toutes les Madame Rosa

Depuis plus de dix ans, Dafna Mouchenik a développé à Paris un service à domicile à la fois commercial et très social. Elle vient de publier un récit de la vie dans sa structure pendant les deux mois de confinement.

Souvent, les gens qui conduisent de grandes entreprises sont mus par des obsessions. Celle de Dafna Mouchenik, c'est – elle nous le dira plusieurs fois – de faire connaître à la population l'aide à domicile qui a été irremplaçable pendant le confinement. Alors, pour sortir ce métier d'une forme d'anonymat, cette directrice de structure parisienne – commerciale – a pris sa plume pour écrire un livre sur la période de confinement, Première ligne (lire encadré). C'est même une récidiviste puisqu'elle a publié un premier opus en 2018, Derrière vos portes (éd. Michalon), qui raconte ses débuts acrobatiques dans le métier et une galerie de situations, parfois compliquées, voire drôles.

Histoire familiale

Dans son premier livre, elle explique son engagement en référence à un personnage romanesque. Dans le livre de Romain Gary, écrivain aux identités brouillées, il y a Mme Rosa, vieille dame habitant au 6e étage sans ascenseur, hantée par Auschwitz, aidée par un garçon abandonné, Momo. « Cette histoire crie l'absence de service d'aide et de soin à domicile », écrit Dafna Mouchenik.

Laquelle prolonge le propos dans un café chic du centre de Paris : « Des Madame Rosa, j'en ai rencontré beaucoup qui vivent sous les toits, sans salle de bains ni toilettes. Et encore, Mme Rosa, chez Romain Gary, a la chance d'être aimée ». Bien entendu – Dafna Mouchenik est pudique sur ce plan –, Mme Rosa la renvoie un peu à des pans de son histoire familiale, notamment à ce grand-père qui a fui les persécutions antisémites en Biélorussie pour trouver refuge en France.

Plan Borloo

C'est donc pour toutes les Madame Rosa que notre directrice s'est engagée. Elle n'était pas spécialement faite pour cela. Scolarité chaotique (notamment pour cause de dyslexie), un BEP carrières sanitaires puis, plus tard, un DUT carrières sociales. Un travail dans la protection de l'enfance puis dans la fonction publique territoriale, au service de l'animation dans une commune de la région parisienne. Un travail dont elle est « fan ».

Pourtant, lors de sa seconde grossesse, elle réfléchit à son avenir professionnel. Le plan Borloo pour le développement des emplois dans les services à la personne commence à se déployer. « J'avais envie d'être dans le choix des gens, en leur permettant de rester chez eux », dit-elle. Dans son livre, elle précise : « Je veux pouvoir aider tout le monde, même ceux qui ont peu d'argent ». Décidément, Madame Rosa hante ses réflexions...

Parfois un 13e mois

Depuis 2007, date du lancement de LogiVitae – au départ avec une seule collaboratrice, Fouzia, toujours au poste –, son entreprise a beaucoup  changé. Au niveau du nombre de salariés d'abord : 160 aujourd'hui répartis dans deux lieux (12e et 18e), ce qui en fait la troisième structure parisienne. Le statut de sa « boîte » a également évolué : SARL au début, avec l'apport d'un ami et d'elle-même, puis, depuis la loi Hamon sur l'économie sociale et solidaire, une entreprise solidaire d'utilité sociale (Esus).

Qu'est-ce que ça change vraiment ? Dafna vous répond qu'elle appliquait déjà les règles d'un Esus. Elle est très contente de ne plus porter le qualificatif de « lucratif » qui n'est pas adapté à la modestie de ses bénéfices. Et se retrouve pleinement dans les trois règles de fonctionnement  des Esus : « Une gouvernance participative, un écart de salaires inférieur à 7 et une lucrativité maîtrisée, c'est-à-dire des dividendes faibles ». Chez elle, les dividendes n'existent pas. « Quand j'ai fait une bonne année, je verse un 13e mois à mes salariés », explique-t-elle.

Chair à canon

Alors, pourquoi avoir écrit ce second livre dans l'urgence ? Dafna Mouchenik a commencé à le rédiger le week-end du 1er mai, et il est sorti dès le 1er juin. Là encore, c'est le besoin de faire connaître et reconnaître les aides à domicile qui motive cette démarche. « Je les sentais seules dans les rues, chez les gens. J'avais parfois l'impression que c'était de la chair à canon, notamment quand elles partaient sans masque. »

À ce propos, elle peste contre la direction générale de la cohésion sociale (DGCS) qui a demandé aux aides à domicile de retirer les masques chez les pharmaciens. « On s'est fait jeter par tous les pharmaciens de France et de Navarre », lâche-t-elle, plutôt en colère. Heureusement, le département de Paris a fourni très vite des masques à tous les services d'aide à domicile.

La force des émotions

Pendant le confinement, Dafna a choisi de laisser ses bureaux ouverts pour toutes les aides à domicile (mais fermés pour le public) et d'y travailler. « Je ne me voyais pas envoyer les salariées travailler et, moi, rester tranquillement chez moi. Je n'étais absolument pas indispensable sur le plan opérationnel, mais sur le plan des émotions. »

Ah, les émotions ! Elles ponctuent les deux livres, comme si c'était le ressort fondamental de son entreprise. Elle ne s'en défend pas, alors que souvent les professionnels du médico-social insistent sur la nécessaire distance. « Ce qui fait sens dans notre métier, c'est le lien et la rencontre. Pour autant, assure-t-elle, je ne me fais pas déborder par les émotions. »

Présidente d'une fédération 

Récemment, Dafna Mouchenik a pris la présidence de Synerpa Domicile, une nouvelle branche de ce syndicat d'employeurs, essentiellement dans le secteur commercial. Au départ, elle cherchait à intégrer une fédération associative, mais ses statuts l'en empêchaient.

À la tête de Synerpa Domicile (qui compte aussi des adhérents associatifs), elle se réjouit des initiatives communes à l'ensemble des fédérations, comme ces deux lettres envoyées au Premier ministre depuis la fin du confinement. Elle espère d'ailleurs que les frontières entre les acteurs de l'aide à domicile (huit fédérations tout de même !) vont s'estomper.

Réhabiliter la gentillesse

Cela fait plus d'une heure et demie qu'elle parle. Chez elle, tout s'emmêle et se démêle finalement. Plus qu'une orientation professionnelle, LogiVitae, c'est un choix de vie, un besoin d'être au service des autres. Avec le désir de mieux valoriser la profession auprès du grand public. « Je rêve que mes livres soient adaptées pour en faire une comédie », glisse-t-elle. Pour valoriser les valeurs de l'aide. « J'ai une revendication, écrit-elle encore. Je suis pour la réhabilitation de la gentillesse. »

Sur le front du Covid

Dans ce récit enlevé, Dafna Mouchenik fait entrer son lecteur dans le quotidien d'un service d'aide à domicile qui évolue dans l'angoisse et l'incertitude. L'autrice reprend les nombreux messages qu'elle a envoyés à ses collaborateurs, mélange d'informations pratiques et de motivation des troupes. Bien entendu, Dafna n'a pas sa langue dans sa poche. Le 16 mars, après une déclaration présidentielle, elle écrit : « Ce jour-là, c'est tout le secteur du grand âge qui est oublié. Pas un mot sur nous, les invisibles du domicile, mais rien non plus sur les professionnels travaillant dans les Ehpad ».

Jour après jour, elle essaie de faire fonctionner vaille que vaille LogiVitae. Il faut se débrouiller pour le matériel de protection, revoir en permanence les plannings, discuter avec les bénéficiaires (250 sur 600 n'auront pas de visite pendant cette période) et, bien sûr, veiller à l'état de santé et au moral des aides à domicile... Ce livre, dédié à « tous les indispensables », n'est pas un simple compte rendu d'activités. Il donne à voir les états d'âme, les pulsions de vie, pourrait-on dire, de Dafna Mouchenik. « Alors va te faire foutre soleil noir, pas de place pour le découragement, pas de désespoir. Tant qu'on est dans l'action, rien ne pourra nous démolir. »

Dafna Mouchenik, Première ligne - journal d'un service d'aide à domicile durant le confinement, éd. Fauves, 17 €.

NoelBOUTTIER
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