Notre série "En quête de sens" s'intéresse à la trajectoire singulière de travailleurs sociaux désireux de partager leurs découragements et leurs enthousiasmes. Marie-Céline Pottier est assistante familiale, récemment retraitée. L'enfant qui lui avait été confiée depuis ses 10 mois s'est suicidée à 17 ans, dans le foyer où elle était hébergée depuis peu. Un deuil brutal, aggravé par l'indifférence de l'aide sociale à l'enfance à son égard.
Son regard file vers le cadre suspendu au mur, où plusieurs des photos les plus récentes d’Avril s’accumulent. Marie-Céline sourit : « Elle était magnifique ». Quelques secondes, puis ses yeux s’embuent : « Je ne comprends pas, je ne comprends pas », répète-t-elle doucement. La voix se brise, les larmes roulent.
Avril a décidé de mettre fin à ses jours en décembre dernier. Sur les photos, en jupe et haut fleuri à frous-frous, elle pose avec la moue typique des adolescentes se prenant en selfie. Marie-Céline pointe une autre photo, un grand portrait en noir et blanc : « Sur celle-ci, je trouve qu’elle a déjà un air triste. »
Confiée à dix mois
Avril est née garçon il y a dix-huit ans. À dix mois, le bébé est placé à l’aide sociale à l’enfance (ASE). Et confié à Marie-Céline Pottier. Elle restera auprès d’elle jusqu’à ses dix-sept ans.
Marie-Céline Pottier est devenue assistante familiale sur le tard, après une carrière dans le secteur bancaire. Mais très jeune, elle s’occupe déjà d’enfants, posant les premières pierres de sa future carrière sociale. À dix-neuf ans, une de ses belles-sœurs se suicide. Naturellement la jeune Marie-Céline prend soin de son neveu, devient sa « deuxième maman ».
Une nouvelle voie
Elle a ensuite deux fils. En 1998, suite à une mutation dans le Doubs qui ne correspond pas à ses attentes, elle quitte son poste de conseillère clientèle, devient assistante familiale, puis retrouve le Nord de ses origines. « J’aime tellement les enfants que j’ai choisi cette voie-là. Ma vie, ça a été de m’occuper des enfants des autres. » Quelques années après le début de sa carrière, à l’aube des années 2000, elle accueille le bébé qui deviendra plus tard Avril.
Marie-Céline habite dans la métropole lilloise, dans une de ces maisons où l’on peut dire qu’« il y a de la vie » : ses deux fils biologiques, Avril et deux ou trois autres enfants y vivent en permanence. Certains restent quelques mois seulement, en accueil-relais. D’autres habitent plusieurs années chez l’assistante familiale.
La belle époque
Seule Avril passe toute son enfance auprès de Marie-Céline Pottier, sa Mamou. « Cet enfant, je le considérais comme le mien… » Devenus plus grands, les deux fils de Marie-Céline restent vivre dans la maison, tandis qu’elle emménage en face avec les enfants qu’elle accueille. « C’était la belle époque : mes fils étaient en face, les gens du quartier étaient soudés, les enfants jouaient ensemble. »
En 2019, changement de cap. Marie-Céline a perdu l’un de ses fils brutalement. Rester dans le quartier devient trop difficile. En compagnie d’Avril, elle s’installe face au large sur la côte d’Opale. Depuis le salon de l’appartement, on aperçoit la mer.
Cet enfant, je le considérais comme le mien
En mai 2020, Avril annonce à Marie-Céline qu’elle ne se sent pas bien dans ce corps de garçon et qu’elle souhaite changer de genre. Comme lorsque, quelques années plus tôt, Avril, alors garçon, avait annoncé à Marie-Céline son homosexualité, l’assistante familiale l’accepte sans aucune difficulté.
« À 12 ans, il m’avait dit : Mamou, je suis gay. Je lui ai répondu : "Je t’aime comme tu es." » Quand Avril lui annonce son désir de transition, elle l’accompagne. « Je n’y connaissais pas grand-chose, mais elle s’était bien renseignée. Il fallait voir le psychiatre puis l’endocrinologue. On a pris rendez-vous, je l’ai emmenée. »
En transition
À 69 ans, Marie-Céline, qui est « quand même d’une autre génération », se laisse guider avec le naturel d’une mère qui ne veut que le bien d’un enfant.
