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Interview28 mai 2021
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[En quête de sens] "Il m'a fallu créer mon propre collectif de travail"

Notre série "En quête de sens" s'intéresse à la trajectoire singulière de travailleurs sociaux désireux de partager leurs découragements et leurs enthousiasmes. Fleur Haussiètre a longtemps pensé le travail social en termes de dispositif ou de public. Aujourd'hui, elle mise sur le réseau pour permettre aux intervenants sociaux de réinventer du collectif.

Fleur Haussiètre se décrit comme une solitaire, à la parole plutôt empêchée. On a du mal à le croire à son contact, si loquace, lorsqu'elle nous accueille dans son logement chaleureux et bouillonnant de vie. Ses années d'expérience et ses formations l'ont manifestement transformée, depuis son arrivée en Ile-de-France, où elle a d'abord exercé au centre communal d'action sociale (CCAS) de Garges-les-Gonesse comme faisant fonction de conseillère en économie sociale et familiale (CESF), avant de reprendre ses études et de passer son diplôme.

Elle a ensuite enchaîné des CDD par goût du challenge mais aussi par besoin de liberté, avant d’accepter, il y a cinq ans, une mission atypique au sein d’une collectivité locale, mêlant travail social de terrain avec des familles gitanes et manouches et coordination de projet. Une fonction qui l'a obligée à créer du collectif, s'appuyer sur le territoire et s'autoriser moins de « distance » avec les personnes accompagnées.

Quels souvenirs conservez-vous de votre arrivée au CCAS de Garges-les-Gonesse, vous qui veniez de la campagne ?

F.H.Arriver dans une ville avec des personnes aux multiples origines correspondait pour moi à un idéal. Mes parents ont toujours valorisé cette diversité, mais le village où j’ai grandi, ne m’a pas permis d’en faire l’expérience. La ville, donc, correspondait à un idéal pour moi. À Garges, la diversité est réelle et les familles ont eu envie de me dire qui elles étaient. J'y ai été très bien accueillie et j'ai choisi d’y travailler pendant deux ans et d’y vivre pendant neuf ans.

Dans ce premier poste, je pense qu'il a été très aidant pour moi d'aborder les familles par les thématiques du logement ou du budget, plutôt que par les violences conjugales ! Je crois d'ailleurs que je ne saurais pas exercer dans le champ du travail social autrement que par ces portes d'entrée là.

J'ai débuté mon métier avec des valeurs fortes, comme celle de l’accueil inconditionnel de toutes les personnes en service public. Mais j'ai assez vite déchanté.

Pour quelle raison ?

F.H.J'ai découvert qu'on pouvait avoir des attitudes inadmissibles avec d'autres êtres humains, même dans la fonction publique… même dans le champ du travail social. J'ai vu des collègues mettre du désodorisant dans une pièce en présence d'un monsieur sans domicile fixe par exemple. Et puis, je m'y suis sentie seule. J'avais pas mal idéalisé mes collègues au départ, que je voyais comme des pairs expérimentés dont j'avais tout à apprendre. Or, certains valorisaient une grande mise à distance avec les usagers, une posture surplombante. Ils encourageaient à poser une énorme frontière entre le professionnel et le personnel, comme s'il n'y avait aucune interrelation.