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Interview11 décembre 2020
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[En quête de sens] "Il faut savoir désobéir"

Notre série "En quête de sens" s'intéresse à la trajectoire singulière de travailleurs sociaux désireux de partager leurs découragements et leurs enthousiasmes. Dans son livre "Comme un père" (1) l’éducateur Xavier Vannier aborde, à travers sa relation avec Morgan, aujourd’hui âgé d’une vingtaine d’années, la question de l’attachement des travailleurs sociaux envers les personnes qu’ils accompagnent.

Vous êtes à la tête d’un lieu de vie depuis 11 ans : la question de l'attachement aux jeunes s'est-elle toujours posée ?

Xavier VannierOui, depuis que j’exerce mon métier d’éducateur. Mais au début, les jeunes et moi, on subissait plutôt : quand un jeune était écarté du lieu de vie, je laissais faire le département, l’aide sociale à l'enfance (ASE). Je culpabilisais pourtant qu’on envoie ailleurs des jeunes qui disaient se sentir bien ici. C’est à partir de l’histoire de Morgan que j’ai commencé à dire stop. À dire "on va travailler autrement". Et c’est là que les ennuis ont commencé.

Pourquoi ?

X.V.La réalité, c’est que pour écarter les jeunes du lieu de vie, les services sociaux mettent en avant « le projet du jeune ». Mais en fait, le projet du jeune c’est plutôt le projet des adultes, autrement dit ce que les adultes veulent pour le jeune. Plusieurs de ceux qui ont été éloignés du lieu de vie exprimaient clairement le fait qu’ils voulaient y rester. Donc pourquoi les en retirer ? Pour moi, si ça correspond au souhait du jeune, il n’y a pas de problème, de même que si le jeune retourne dans sa famille, c’est parfait. Mais sinon ? Quelle est la raison ?

La raison invoquée par les services, vous le dites dans votre livre, c’est notamment l’affect. L’attachement jeunes-professionnels est-il le dernier tabou du travail social ?

X.V.Le tabou du lien, de l’attachement, est encore très vivace. D'ailleurs, depuis la sortie du livre, on a eu un peu peur des réactions, ce n’est pas évident de se dévoiler comme ça… Mais on est ravi des retours ! De nombreuses familles d’accueil m’ont contacté pour me dire qu’elles avaient vécu la même chose, qu’on leur a retiré un jeune parce qu’il y avait trop d’attachement.

Une erreur, d'après vous ?

X.V.Des chercheurs, des psychologues, des spécialistes en neurosciences s’accordent à dire que pour l’évolution « normale » de l’enfant, l’affection est primordiale. Et l’enfant placé, il a droit à quoi lui ? On m’accuse donc d’être trop affectueux. Mais oui, même ados, on peut prendre les enfants dans nos bras ! Bien sûr que cet affect doit être cadré, mais cette réassurance affective est nécessaire, elle vient dire "tu as de la valeur pour moi et je te le montre".

Pensez-vous que cette question de l’affect devrait être travaillée en école de travail social ?