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Interview11 juin 2020
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Alzheimer: les Landes inventent un nouveau modèle

Ce 11 juin, arrivent les premiers résidents du village Alzheimer près de Dax, dans les Landes. Ce projet, soutenu par une pléiade d'organisations, a mis sept ans à se réaliser. C'est une première dans l'hexagone. Rencontre avec l'un de ses concepteurs, Francis Lacoste.

Ce jeudi, c'est un grand jour pour le petit monde Alzheimer dans les Landes. Aux portes de Dax, le village Alzheimer va commencer à accueillir ses premiers résidents. Le confinement a un peu retardé le démarrage des lieux et l'ouverture des équipements publics à toute la population (ce sera effectif après les vacances). Ce projet de village pour les malades d'Alzheimer, on en parle depuis des années. L'attente est très forte tellement les besoins sont importants.

Très longtemps directeur des solidarités au sein du conseil départemental, Francis Lacoste a été de toutes les étapes de ce projet devenu réalité. Il nous raconte cette belle aventure. 

M. Lacoste, comment tout a commencé ? Quelles sont les intuitions de départ ?

Francis Lacoste

Francis Lacoste, ex-directeur des solidarités dans les Landes DR

En 2013, avec le président du conseil départemental Henri Emmanuelli, décédé depuis, nous avions fait le constat de deux besoins importants dans le champ du vieillissement. Il y avait, d'une part, une tension énorme dans les Ehpad à la suite de la suspension de la création de places. D'autre part, on observait déjà des tensions fortes dans les Ehpad. Les familles se sentaient culpabilisées, les personnels commençaient à protester. Le malaise était en train de naître. Pour info, les Landes ont la particularité de compter 90 % d'Ehpad publics, moitié liée à des CCAS, moitié à l'hôpital. On se dit alors qu'il serait bon de regarder ailleurs, notamment pour anticiper les besoins humains liés à l'essor de la maladie d'Alzheimer. 

Et alors, que découvrez-vous ?

F. L.D'abord, nous nous intéressons à une initiative québécoise Carpe Diem qui est construite sur la logique de petits habitats dans une optique familiale. Ce n'est pas vraiment notre optique. Ensuite, un article du Monde fin 2013 nous apprend qu'il existe un village Alzheimer au sud d'Amsterdam aux Pays-Bas. Une délégation comprenant le directeur de l'ARS se rend sur place en avril 2014. 

Quelles sont vos impressions dans ce village néerlandais ?

F. L.Dans ce village de 150 résidents, nous ne voyons aucune blouse blanche. De même, nous ne remarquons aucune télévision allumée. Nous constatons également que les gens se promènent dans ce village. Celui-ci est géré par une fondation qui mêle financements publics et privés. Cette réalisation nous intéresse beaucoup et nous demandons au Creai Aquitaine de mener une étude complémentaire. Nous y apprenons que le rythme de chaque personne est pris en compte dans le fonctionnement du village. Tout est construit autour des rythmes de la vie. Autre chose est donc possible.   

Que décide alors le conseil départemental ?

Le parc paysager au sein du village Szambon, département des Landes

F. L.Le département des Landes souhaite s'engager dans un tel projet, mais évidemment pas tout seul. En 2015, nous rencontrons Laurence Rossignol, alors secrétaire d'État chargée des Personnes âgées. Elle donne son accord pour ce projet, ce qui signe le « go ». Commence alors tout un travail de rédaction du cahier des charges et de recherche de partenaires. Finalement, nous constituons un groupement d'intérêt public (GIP) qui intègre les soutiens au projet : le conseil départemental, la communauté d'agglomération de Dax et deux communes, les associations France Alzheimer et France Parkinson, l'Udaf (associations familiales), Génération Mouvement (aînés ruraux) et la Mutualité française.

Avez-vous rencontré des difficultés particulières ?

La médiathèque du village ouverte aux résidents et à la population environnante Szambon, département des Landes

F. L.Monter de tels partenariats financiers n'a pas été simple. En termes d'investissement, le projet représente un total de 29 millions d'euros dont 14 M€ de subventions en provenance du département, de la région, des communes et intercommunalité, de la caisse de retraite complémentaire Agirc-Arrco, de la Mutualité, etc. Et puis, il a fallu répondre aux objections comme celle-ci : « Vous allez produire un ghetto pour malades Alzheimer ». C'est tout le contraire que nous voulions faire en construisant ce village. D'autres considéraient que l'argent investi aurait été plus utile dans les Ehpad existants. Ce à quoi nous répondions que l'argent venait de programmes expérimentaux, donc pas en concurrence avec l'existant. Une autre difficulté venait du fait que nous souhaitions un prix de journée bas, autour de 60 € (un tarif pratiqué dans nos Ehpad publics). Il fallait donc avoir une proportion de subvention très importante. 

Venons-en au village en lui-même. Comment est-il organisé ?

F. L.Sur une superficie de 5 hectares en bordure de Dax, on trouve une place centrale qu'on appelle bastide. Elle comprend des espaces publics : l'annexe de la médiathèque de Dax (un bâtiment important pouvant contenir 5 000 personnes), un auditorium réservé aux associations, un restaurant, un centre de soins, un salon de coiffure. Ensuite, tout autour, s''organisent quatre quartiers ayant chacun leur personnalité architecturale (en fonction des régions des Landes). Chaque quartier accueille trente résidents dans quatre maisonnées (qui accueillent chacune sept ou huit personnes). Un des quartiers intègre une petite ferme et un jardin potager, des équipements animés par des bénévoles. 

Entrée dans l'un des quatre quartiers du village. Szambon, département des Landes
Dans une des salles à manger Szambon, département des Landes

Votre village accueille-t-il tous les types d'Alzheimer ?

F. L.Le choix a été fait d'accueillir des personnes dont l'état d'avancement dans la maladie n'est pas trop important. L'objectif est, ne l'oublions pas, de retarder la progression de la maladie. Nous allons d'ailleurs évaluer régulièrement les résidents pour voir la réalité de ce phénomène. Sinon dans les maisonnées, nous retrouvons les mêmes qualifications que dans les Ehpad : des infirmiers, des aides soignants, des animateurs, des psychologues, etc. Mais la différence de taille avec les maisonnées, c'est qu'on fonctionne différemment, sans fiche de poste.  

Le coronavirus a-t-il affecté le projet ?

F. L.Nous avons dû retarder l'arrivée des premiers résidents. Ceux-ci intègrent le village de façon échelonnée : 32 personnes arrivent ce 11 juin dans deux quartiers différents. Puis, une trentaine de personnes fin juin et le même nombre mi-juillet. Enfin, en septembre, une trentaine de places ouvrent dont une douzaine en accueil de jour. La médiathèque et le coiffeur n'ouvrent dans un premier temps que pour les résidents ; après les vacances, la population voisine pourra y accéder.    

Vous avez dû avoir un afflux important de demandes d'entrée...

F. L.Non, pas tant que cela ! Pour les 120 places, nous avons dû recevoir le double de demandes. Entre 80 et 90 % des résidents sont issus des Landes. S'ajoutent à eux des situations de rapprochement familial. À noter que le village accueille dix résidents de moins de 60 ans qui, eux, viennent de toute l'Aquitaine. Nous avons également prévu une petite dizaine de logements pour les familles qui pourront être utiles lors des fêtes ou pour accompagner les fins de vie.

Au final, quelles réflexions vous inspirent ce projet devenu réalité ? 

F. L.Pour moi, c'est un projet d'espoir. La crise du coronavirus a montré qu'il fallait que les Ehpad redeviennent des espaces de vie qui s'adaptent au rythme de chacun. Le modèle hospitalier dans les Ehpad n'a plus d'avenir. Ma génération [Francis Lacoste vient de prendre sa retraite, NDLR] n'acceptera jamais ce modèle. Il faut vraiment inventer autre chose.

NoëlBOUTTIER
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