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Tribune libre11 décembre 2020
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Les personnes âgées seront-elles mises en position de consentir (ou non) à la vaccination ?

À l'approche de la campagne de vaccination contre le Covid-19, Éric Kariger, gériatre et directeur médical de Maisons de Famille, et Tanguy Châtel, sociologue et cofondateur du Cercle Vulnérabilités et Société, s'interrogent, dans cette tribune libre (*), sur les conditions d'un authentique consentement des personnes âgées à cet égard.

Il aura suffi de quelques mois pour mettre au point plusieurs vaccins rapidement annoncés comme fiables et disponibles. Un incroyable tour de force qui témoigne de l’urgence du sujet et de la puissance de la recherche mondiale !

Un risque réel 

Devant la persistance de la pandémie, alors que le Président s’est engagé le 24 novembre dernier à ne pas rendre cette vaccination obligatoire, qu’en sera-t-il, dans la pratique, pour les personnes âgées vivant en institution, jugées particulièrement fragiles que le gouvernement s’est aussitôt engagé à vacciner en priorité suite aux recommandations de la Haute Autorité de Santé ?

Même non obligatoire, il y a un risque réel que ce vaccin ne leur soit administré malgré elles, au nom à nouveau de cette surprenante sollicitude qui a précédemment conduit à leur mise à l’isolement (épuisant rapidement ce qu’il leur restait de goût de vivre), ou arguant de leurs fragilités cognitives pour décider à leur place et « pour leur bien ».

Les personnes âgées ont, comme chacun d'entre nous, droit et voix au chapitre

Dans ce processus qui s’engage, il nous faut s’assurer que les personnes âgées soient mises en situation de décider, en aussi grande connaissance de cause que possible, selon leur état, si elles acceptent ou non d’être vaccinées, d’autant plus que cette vaccination pourrait leur faire courir des risques spécifiques. Pour la simple, unique et indiscutable raison qu’elles ont, comme chacun d’entre nous, droit et voix au chapitre.

Les personnes âgées demeurent par principe et sauf mesure judiciaire (tutelle) des citoyens en pleine possession de leurs droits, présumés capables de discernement et de prendre les décisions les concernant. Il serait à la fois illégal (application stricte des droits des patients) et inéthique (principe d’autonomie décisionnelle) de les vacciner contre leur gré, sous une pression, ou pire à leur insu ou, à l’inverse, de ne pas leur offrir la possibilité de l’être.

L'épineuse question du consentement 

Ce principe fondamental posé, demeure l’épineuse question des modalités du recueil de leur consentement aussi éclairé que possible. Il n’est pas ici question de nier la difficulté de leur faire apprécier, pour certains, la complexité de la situation et de la décision. Leur fragilité cognitive ne doit cependant pas être un motif pour déroger au principe. Viendrait-il à l’idée d’imposer (ou de refuser) la vaccination aux personnes atteintes de handicap mental ?

En apport à la concertation Grand âge et autonomie menée par la ministre en charge de l’autonomie, Mme Brigitte Bourguignon, le think tank « Cercle Vulnérabilités et Société » a conduit avec ses membres une réflexion de fond sur les conditions du respect par principe du libre choix des personnes âgées [1].

Quelques grands principes  

Sans attendre sa publication prochaine, eu égard à l’imminence du sujet, cette étude permet de mettre en avant quelques principes qui trouvent dans ce sujet de la vaccination une application concrète et immédiate :

  • La vaccination ne peut être une décision d’établissement, mais doit être une décision d’individus ;
  • Elle est un acte de soin qui devrait faire l’objet d’une consultation médicale préalable pour pouvoir être présenté et discuté ;
  • En tant qu’acte de soin, elle exige de recueillir le consentement (au minimum l’assentiment) de la personne âgée en mobilisant diverses ressources incluant celles de la communication non verbale ;
  • Faute de parvenir à le faire, la décision de vacciner ou de ne pas vacciner devrait se référer au cadre de valeurs tel que rapporté par ses proches, ses représentants (tutelle) ou ses soignants ;
  • Cette décision doit être une coresponsabilité partagée avec les patients et leurs proches, comme toute décision médicale (hors contexte d’urgence vitale) ;
  • Certaines situations (immunisation antérieure, phase terminale, etc.) pourraient raisonnablement constituer des non-indications voire des contre-indications à la vaccination.

Retrouver la confiance 

Ces principes relèvent non seulement du droit commun, mais également du sens commun. Avec les personnes âgées, nous ne sommes pas dans une situation dérogatoire où l’urgence sanitaire primerait sur l’exigence éthique [2].

Nous sommes au contraire dans le cas où leur situation, à maints égards emblématique, illustre finement à quel point l’exigence éthique est le cadre absolu qui doit prévaloir pour toute décision médicale engageant chacun et chacune d’entre nous. C’est à ce prix que la communauté scientifique et médicale retrouvera la confiance hésitante de la population.

[1] Une restitution publique se tiendra le 17 décembre 2020, lors d'un webinaire, en présence de la ministre. 

[2] Sur ce point : Pr. Hirsch E., Quelles règles éthiques pour organiser la vaccination contre le SARS-Cov-2 en EHPAD ?, publié dans The conversation, 5 décembre 2020

(*) Les tribunes libres sont rédigées sous la responsabilité de leurs auteurs et n'engagent pas la rédaction.

ÉricKariger et Tanguy Châtel
Gériatre et directeur médical de Maisons de Famille / Sociologue et cofondateur du Cercle Vulnérabilités et Société
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