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Article27 novembre 2019
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La prévention spécialisée songe à un ravalement de façade

Que doivent changer les éducateurs de rue pour retrouver des soutiens et des financements ? La question a été posée en colloque par la Cnape, qui invite à mieux mettre en lumière ce travail social. Mais faut-il également bousculer les pratiques ?

Rénover la prévention spécialisée ? « Mais on a déjà beaucoup bougé ! » Le cri du cœur est lâché, à la sortie de l’Espace Reuilly à Paris, par la directrice d’un service parisien, Véronique Chetaneau. « On a même appris à travailler avec les forces de police ! » La question est pourtant posée par la Cnape elle-même, pour son colloque annuel, les 26 et 27 novembre : « Quand la prévention spécialisée est attaquée, doit-elle changer ses pratiques ? »

Manque de reconnaissance

« La question est provocante mais renvoie à une réalité », éclaire Fabienne Quiriau, directrice générale de cette fédération de « protection de l’enfant ». « La prévention spécialisée est attaquée, depuis des années, par des baisses de financements » ainsi que par « un manque de reconnaissance des responsables politiques ». Pour nombre d’élus, désormais, « les professionnels semblent substituables », qu’ils soient éducateurs spécialisés, médiateurs ou animateurs… Et la bascule de la « prév’ » du giron départemental à celui des métropoles, rendu possible par la loi Notre de 2015, « contribue à la faire sortir du domaine de la protection de l’enfance » pour la glisser vers « la lutte contre la délinquance », s’inquiète aussi la Cnape, dans une présentation du colloque.

Parler

Pour conjurer cette marginalisation rampante, la prévention spécialisée pourrait déjà modifier une pratique, estime Fabienne Quiriau : « Nous invitons les équipes à parler ! » Car dans la protection de l’enfance, sans doute pour maintenir les publics à l’abri, « on a tendance à ne parler qu’entre soi… alors qu’on aborde des questions de société qui concernent tout le monde », regrette la directrice générale. « Or un élu ne va pas soutenir une action s’il n’est pas convaincu de sa nécessité. »

Indicateurs

Voilà pourquoi la Cnape a proposé à ses adhérents, dans un récent livret, différents indicateurs pour aider à « promouvoir l’action de la prévention spécialisée ». « Produire des indicateurs n’est pas un objectif en soi », y convient d’office la fédération, mais évaluer l’impact social de la prev’ peut, au moins, aider « aux décisions politiques ». Elle invite donc chaque équipe à « faire ses propres choix » parmi les indicateurs rassemblés – du « nombre de jeunes rencontrés » aux « problématiques repérées » en passant par les « types d’actions collectives » réalisées…

« Jardin secret » 

Evidemment, d’autres mises en lumière sont possibles. « La prévention spécialisée doit garder son jardin secret, sinon elle ne pourra pas travailler avec certains jeunes », estime par exemple Brigitte Vernusse, cheffe de service à Bagneux (Hauts-de-Seine), croisée à la sortie du colloque. « Mais il faut en rendre visible certains aspects - par exemple le fait qu’on crée du lien social et qu’on travaille avec toute la population. »

« Mise en récit » 

A la tribune, Roland Janvier, directeur général de la Fondation Massé Trévidy, appelle pour sa part à une « mise en récit » du travail de rue. Au-delà du compte rendu des problèmes et des actions menées, la prévention spécialisée, estime-t-il, devrait tenter de « faire rêver », et montrer qu’avec elle, « quelque chose peut se reconstruire ». L’ambition, au fond, doit être de « repolitiser l’action sociale ».

Roland Janvier appelle à « repolitiser l'action sociale » Olivier Bonnin

En aparté, dans la salle, Marie-Pierre Cauwet acquiesce : plutôt que de se justifier, sur la défensive, la prév’ doit « parler avec un autre langage ». « Elle est une modalité de la protection de l’enfance » qui apporte, plutôt que des mesures ou des placements, « de la transformation sociale », indique la directrice de l’APSN, centre de ressources de la prévention spécialisée dans le Nord.

Pratiques professionnelles

Mais en attendant de peaufiner leurs discours, les éducateurs de rue doivent-ils, également, modifier leurs pratiques professionnelles ? « Si l’on veut être à l’écoute des jeunes, on est obligés de changer », acquiesce, à la sortie, Patrice Lorello, directeur de l’ADVSEA, dans le Vaucluse. Il fut un temps où les adolescentes se confinaient chez elles pour leur sécurité… « Aujourd’hui internet les y met en danger », rappelle-t-il, citant une récente étude sur la prostitution des mineurs en Seine-Saint-Denis. « Il faut se connecter avec ce qui touche les jeunes - des réseaux sociaux à l’école, en passant par l’emploi et la formation », estime également Fabienne Quiriau.

« Substantifique moelle » 

Roland Janvier en convient, dans ce monde en bouleversement et en « impasse d’avenir », il est inutile de « s’accrocher aux dogmes fondateurs » de la prévention spécialisée. Au moins peut-on en « tirer la substantifique moelle ». Le non-mandatement de l’éducateur de rue, tout comme sa démarche d’aller vers, permettent ainsi d’échapper à la standardisation en cours de l’action sociale. Roland Janvier n’en propose pas moins de changer les pratiques – par exemple en passant « du "faire pour" au "faire ensemble" ».

Fondations

Un autre orateur, l’éducateur Laurent Ott, se veut plus iconoclaste : il « propose de foutre en l’air le mythe de l’accompagnement », à la source de l’éducation spécialisée. A ses yeux, dans une société qui ne produit plus que de l’exclusion, « la voie d’eau est bien plus importante que le petit sceau » utilisé par la prévention spécialisée. Ce professionnel de l’Essonne invite à travailler avec l’approche de la pédagogie sociale, « en dehors des institutions », en remplaçant la « juste distance » avec les jeunes par une « vraie proximité, politique, culturelle, affective ». Plutôt qu’à un ravalement de façade de la prévention spécialisée, en somme, certains en sont à sonder ses fondations.

OlivierBONNIN
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