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Interview31 juillet 2020
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"En protection de l'enfance, on est parfois en plein thriller"

Lanceuse d'alertes, ancienne travailleuse sociale et cadre en protection de l'enfance, Isabelle Chaumard publie son second roman, "Le sacrifié de Castelluccio", qui met en scène, à Ajaccio, une assistante sociale confrontée à des décès d'adolescents. Entretien avec l'autrice.

De son écriture ciselée, Isabelle Chaumard, qui publie son second roman, Le sacrifié de Castelluccio, entraîne le lecteur dans l'atmosphère oppressante d'un ancien bagne pour enfants reconverti en hôpital psychiatrique et celle non moins inquiétante d'un service social départemental à bout de souffle et à court de moyens pour mener ses missions de protection de l'enfance.

Dans une interview, elle nous explique ses motivations, revient sur son expérience de lanceuse d'alerte, son travail d'écriture, la façon dont la protection de l'enfance se raconte dans les médias, l'évolution de son groupe Facebook et la manière dont les travailleurs sociaux ont fait front durant la crise sanitaire. Rencontre.

 Isabelle Chaumard

Qu'est-ce qui a motivé le choix de Castelluccio, cet ancien bagne pour enfants, comme cadre de l'intrigue  : sa force romanesque ou bien la volonté d'en faire un symbole de violences plus actuelles ?

Isabelle ChaumardC'est un mélange des deux. En 2017, j'ai visité cet ancien bagne et son cimetière, où 160 enfants ont été enterrés entre 1855 et 1866. L'émotion extrême que j'y ai ressentie est à la source de ce livre. Pour moi, il y a un lien majeur entre ces horreurs et ce qui se passe aujourd'hui : c'est la volonté de protection initialement portée par l'État. Au dix-neuvième siècle, le législateur a décidé que les mineurs ne pouvaient pas être incarcérés dans des prisons au même titre que les adultes et a pris en compte la notion de discernement. Il a donc opté pour une mise en protection à la campagne, où les enfants devaient recevoir une éducation.

Or on sait que l'enfant condamné au bagne était violenté au lieu d'être protégé. Aujourd'hui, la démarche est la même : malgré la volonté de la loi et de l'État, l'enfant n'est toujours pas protégé, il est parfois mis à mal par l'institution. Ce point commun m'a sauté aux yeux en me rendant à Castelluccio.

Le thriller est-il un genre qui s'impose, quand on veut mettre en fiction le champ de la protection de l'enfance ?

I.C.Quand j'étais en poste dans ce domaine, j'ai souvent pensé qu'on nageait en plein thriller, et malheureusement, c'était la réalité, car il était question de violence, de timing, de pression, de tout ce qui peut colorer ce genre littéraire et le roman noir. L'aide sociale à l'enfance, dans sa forme la plus aiguë, vise en effet à protéger le nourrisson, l'enfant et l'adolescent, notamment de la mort, et on se retrouve parfois dans une urgence extrême. C'était d'autant plus prégnant dans mon service car on y traitait les informations préoccupantes.

Pourquoi avoir choisi, dans votre titre, de mettre en avant la notion de sacrifice ?

I.C.Dans l'une des scènes du roman, l'assistante sociale, Marie, dresse la liste de ceux qu'elle accompagne et pour lesquels l'Aide sociale à l'enfance s'est révélée défaillante, inapte à les protéger. Les sacrifiés du système. En outre, le terme de sacrifice peut s'appliquer à la plupart des personnages du roman : l'assistante sociale elle-même, les jeunes assassinés, les enfants morts au bagne ou ce public auquel il est impossible de répondre correctement. Le sacrifice pèse sur les vulnérables. L'institution, en revanche, est rarement sacrifiée.

Cette fiction me permet aussi de parler de la souffrance professionnelle des travailleurs sociaux

Marie, votre assistante sociale, est effectivement malmenée par son institution, elle se retrouve suspendue de ses fonctions après le décès d'un jeune dont elle avait évalué la situation. Difficile de ne pas penser à votre expérience douloureuse de lanceuse d'alerte... Était-ce une manière d'en poursuivre la catharsis ?

I.C.L'inspiration, c'est toujours une rencontre entre un point saillant de l'intime et un déclencheur. Le lien entre Marie et moi existe bien sûr. Chacun s'inspire de ses drames comme de ses bonheurs et je n'aurais pas pu écrire ce livre sans mon expérience et ce qu'elle a bouleversé. Mais j'ai aujourd'hui évacué et ordonné ce passé. Ce roman n'a pas de vocation cathartique. En revanche, j'ai une mission de transmission : ce texte me permet de parler - avec la distance singulière offerte par la fiction – des services sociaux, de la place des travailleurs sociaux et de leurs souffrances professionnelles ; Ils sont malmenés alors même qu'ils assurent l'accompagnement de l'humain. Cette mission de transmission m'importe d'autant plus que l'écriture continue de faire défaut à la profession.

L'écriture serait à ce point éloignée du travail social ?

I.C.Elle y est peu pratiquée. Cela ne signifie pas que rien ne les relie. Le processus d'écriture se déroule sur un temps long comparable au temps nécessaire pour entrer en relation et accompagner les personnes. Un roman germe dans une rencontre entre l'intime et l'environnement, puis nécessite ensuite tout un processus de recherche, d'immersion. L'écriture vient seulement après. Tout cela peut prendre des mois, parfois des années. Ce processus long est méconnu par les lecteurs, qui croient à l'inspiration soudaine de l'auteur. Il existe des sites internet qui donnent des tuyaux pour une rédaction éclair. Mais le résultat ne peut qu'être mauvais en tout point, style et teneur. De même, notre système méconnaît que la relation prend du temps pour faire sens.

C'est en revanche déjà sur le registre du drame que la protection de l'enfance se raconte dans les médias...

I.C.En effet, on en voit surtout les drames et elle est souvent caricaturée par la presse. La population reçoit une information erronée. Je pense qu'il faut du temps à une société pour appréhender un sujet de manière exhaustive et au cerveau humain pour intégrer les informations. Les premières critiques littéraires que j'ai reçues montrent la surprise des lecteurs devant ma présentation de l'aide sociale dans ce roman. Ils la découvrent, en quelque sorte, tout comme la question de l'hôpital psychiatrique, qui est présente dans ce livre. Peu de personnes sont directement concernées par ces structures dans la société, et c'est tant mieux, mais cela induit une grande méconnaissance de la réalité.

Où en est le groupe Facebook que vous aviez créé pour permettre à des travailleurs sociaux exerçant en protection de l'enfance et maltraités par leur institution de s'outiller juridiquement ?

I.C.Ce groupe a rapidement proposé de créer une association destinée à soutenir les travailleurs sociaux lorsqu'ils pointaient les difficultés institutionnelles pour protéger le public. Les membres du groupe étaient très intéressés par le projet, mais pas suffisamment prêts à s'engager pour le mettre en œuvre et le soutenir. Or, mon idée n'était pas de porter ce projet à bout de bras, mais d'accompagner et de passer le relais aux travailleurs sociaux. J'ai donc préféré fermer le groupe Facebook il y a quelques mois. La création de l'association a échoué. En revanche, quelques professionnels se sont saisis des échanges qui ont eu lieu dans le groupe pour agir dans leur milieu professionnel, à leur petite échelle, ce qui est déjà très important.

Que vous inspirent la crise sanitaire actuelle et la façon dont les travailleurs sociaux ont fait front ?

I.C.Les travailleurs sociaux ont été sur le pont comme d'habitude, et même davantage. En Mecs, par exemple, les enfants n'étaient pas scolarisés, ce qui a exigé une présence accrue, alors même que les absences, liées au contexte sanitaire, étaient plus importantes. La période a été très difficile pour les professionnels, qui n'ont pas reçu une reconnaissance adéquate à leur implication. En ce qui concerne les mineurs dans les familles, nous savons tous combien ils ont été impactés. Les informations préoccupantes ont augmenté pendant le confinement. Je n'ai pas pu m'empêcher de penser à ce moment-là que la famille constituait pour certains un petit bagne.

Isabelle Chaumard, Le sacrifié de Castelluccio, éd. Le mot et le reste, 182 pages, 17 euros.

Propos recueillis par LaetitiaDARMON
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